Le gouvernement Sharon s'effondre

Deux solitudes: Shimon Peres et Ariel Sharon. La crise a éclaté lorsque les travaillistes ont décidé de voter contre le projet de budget si les crédits alloués aux colonies dans les territoires palestiniens n’étaient pas réduits de 150 millions
Photo: Agence Reuters Deux solitudes: Shimon Peres et Ariel Sharon. La crise a éclaté lorsque les travaillistes ont décidé de voter contre le projet de budget si les crédits alloués aux colonies dans les territoires palestiniens n’étaient pas réduits de 150 millions

Jérusalem - Les cinq ministres travaillistes ont démissionné hier, en plein débat budgétaire en Israël, provoquant l'effondrement du gouvernement d'union nationale du premier ministre de droite Ariel Sharon.

Coup sur coup, le ministre de la Défense, Binyamin Ben Eliezer, le chef de la diplomatie, Shimon Peres, et le ministre de la Culture, Matan Vilnaï, ont annoncé leur départ du gouvernement, formé en mars 2001, en guise de protestation contre des crédits alloués à la colonisation juive dans les territoires palestiniens. Ils ont été suivis par les ministres de l'Industrie, Dalia Itzik, et des Transports, Ephraïm Sneh, privant la coalition de la participation de la deuxième force politique du pays.

«Aujourd'hui, l'union nationale a éclaté et personne ne comprend pourquoi», a déclaré M. Shalom à la tribune de la Knesset, le Parlement, qui a finalement voté en première lecture le budget 2003, contesté par les travaillistes. Sur 114 députés présents, 67 ont voté en faveur du budget et 45 contre tandis que deux se sont abstenus.

M. Sharon a déploré devant la Knesset le départ des travaillistes, accusant M. Ben Eliezer d'en porter la responsabilité. «Tout le monde connaît l'importance que j'accorde au gouvernement d'union nationale. Tout le monde doit faire preuve d'unité et de responsabilité», a-t-il dit. Évoquant les tractations de dernière minute pour aboutir à un compromis sur le budget, il a précisé avoir refusé que le «débat soit détourné vers quelque chose qui pourrait affecter toute une population [les colons]». «C'est pour cette raison que tu as provoqué la rupture du gouvernement d'union nationale», a-t-il lancé à l'adresse de M. Ben Eliezer.

Ce dernier avait pris la parole avant le premier ministre, affirmant avoir fait «l'impossible pour parvenir à un compromis» tout en dénonçant le projet de budget comme étant antisocial et susceptible de frapper les couches les plus défavorisées de la société.

La crise avait éclaté en raison de la menace des travaillistes de voter contre le projet de budget si les crédits alloués aux colonies dans les territoires palestiniens n'étaient pas réduits de 150 millions de dollars à l'instar de toutes les autres dépenses sociales. Le budget d'austérité prévoit des coupes totales de 1,8 milliard de dollars. Le compromis prévoyait que l'État accepte le principe d'un soutien financier aux colons «équivalent aux autres secteurs» de la société, mais sans s'engager à réduire les aides à la colonisation.

Selon des sources proches des tractations, l'échec est notamment dû au refus de M. Sharon d'inclure dans le texte du compromis toute formule critique à l'endroit des aides accordées à la colonisation.

De son côté, M. Ben Eliezer a vu sa marge de manoeuvre se rétrécir du fait de l'opposition de nombreux élus travaillistes à un compromis qui leur apparaissait comme une capitulation.

Selon la radio militaire, M. Sharon n'a pas l'intention, dans un premier temps, de présenter sa démission, ce qui entraînerait automatiquement la tenue d'élections législatives anticipées dans les 90 jours.

Il estime que l'opposition, malgré le renfort des travaillistes, ne sera pas en mesure de mobiliser une majorité absolue de 61 députés sur 120, indispensable pour renverser le gouvernement lors du vote d'une motion de censure, comme celle déposée par le parti de gauche Meretz, qui doit être examinée lundi.

Le premier ministre pourrait continuer à gouverner et choisir ensuite entre donner sa démission à la date qui lui convient le mieux ou faire voter une loi sur des élections anticipées qui pourraient avoir lieu dans les six mois, selon les médias israéliens. Les élections sont normalement prévues en octobre 2003.

Ariel Sharon se retrouve devant trois scénarios possibles: garder un gouvernement minoritaire, constituer un nouveau cabinet majoritaire en s'alliant avec les ultranationalistes ou organiser des élections anticipées.

Gouvernement minoritaire

Avec le départ des travaillistes de la coalition, Sharon se retrouve avec un gouvernement minoritaire qui ne peut compter que sur le soutien de 55 députés sur les 120 que compte le Parlement, qui pourrait présenter contre lui des motions de censure.

En restant à la tête d'un gouvernement minoritaire, Sharon risque de voir s'éroder son pouvoir et son image publique. Le gouvernement a de grandes chances de s'effondrer au bout de quelques mois.

Sharon pourrait obtenir une courte majorité en s'alliant à des partis de droite comme Israël Beitenou, qui compte sept sièges au Parlement.

Cependant, une telle décision donnerait aux ultranationalistes un pouvoir démesuré sur Sharon et empêcherait toute avancée dans le processus de paix avec les Palestiniens, déjà mis à mal par plus de deux ans d'intifada.

Sharon subit les pressions des États-Unis, qui lui demandent de limiter les violences à l'encontre des Palestiniens afin de permettre à Washington d'obtenir le soutien des pays arabes à une éventuelle intervention armée en Irak.

Dissolution du Parlement

Après le départ des travaillistes, Sharon pourrait décider de demander au président israélien Moshe Katzav de dissoudre le Parlement et d'organiser des élections d'ici 90 jours.

Le Likoud et le Parti travailliste, principaux partis du pays, peuvent décider d'un commun accord de dissoudre le Parlement et de déterminer une date pour les élections.

Les élections israéliennes sont organisées pour les partis politiques sur le principe de la proportionnelle, les sièges étant répartis en fonction du pourcentage des votes obtenus. Ce système a favorisé l'émergence de petits partis religieux extrémistes.

Une fois les résultats proclamés, le président désigne le chef du parti qu'il estime le mieux à même de constituer une coalition viable. Il s'agit en général — mais pas nécessairement — du chef du parti ayant obtenu le plus grand nombre de sièges au Parlement.

Contexte tourmenté

L'actuelle crise du pouvoir survient alors qu'Israël traverse une récession sans précédent dans son histoire tout en faisant face à l'intifada palestinienne et en étant menacée d'un éventuel conflit en Irak.

Cet inquiétant contexte autorise toutes les supputations, y compris une improbable volte-face des travaillistes. Toujours est-il qu'à moins d'un coup de théâtre, l'éclatement du gouvernement d'union nationale sera consommé demain, les démissions des ministres travaillistes devenant effectives 48 heures après leur présentation. M. Sharon perdra ainsi une carte maîtresse qui lui a jusqu'à présent valu de caracoler imperturbablement en tête des sondages de popularité, malgré la crise économique et l'insécurité.

Depuis 20 mois, le chef travailliste de la diplomatie, Shimon Peres, lui servait littéralement de gilet pare-balles sur la scène internationale.

M. Sharon va en outre découvrir les changements du paysage politique intérieur dès lundi, lorsque la Knesset devra se prononcer sur une motion de censure du gouvernement présentée par le parti laïc de gauche Meretz.

Quant aux sept députés ultras du bloc «Union nationale - Israël Beitenou», ils ont déjà indiqué qu'ils souhaitent des élections anticipées, la législature prenant fin dans un an. Leur intransigeant chef, Avigdor Lieberman, est un proche de M. Nétanyahou.

Autant dire que M. Sharon aura du mal à former une large majorité de substitution, vu le caractère composite de la Chambre.

La seule réaction palestinienne est venue du ministre des Collectivités locales, Saëb Erakat, qui a estimé que, crise politique ou pas, la classe politique israélienne ne fait que s'éloigner «de plus en plus de la paix».