Vols aux cimetières

L’an dernier, une statue en bronze d’une hauteur de six pieds a été volée au cimetière Notre-Dame-des-Neiges. En septembre dernier, une applique du monument funéraire de la famille Versailles a subi le même sort. Et le fléau se poursuit.
Photo: Jacques Nadeau L’an dernier, une statue en bronze d’une hauteur de six pieds a été volée au cimetière Notre-Dame-des-Neiges. En septembre dernier, une applique du monument funéraire de la famille Versailles a subi le même sort. Et le fléau se poursuit.

Un nouveau problème se pose aux gens responsables de la préservation du patrimoine artistique. Les cimetières du Québec, parmi les plus anciens, se vident. En effet, les oeuvres d'art, sculptures et monuments compris, s'absentent des cimetières. L'Écomusée de l'Au-Delà tient aujourd'hui une journée d'étude.

L'an dernier, une statue en bronze d'une hauteur de six pieds a été volée au cimetière Notre-Dame-des-Neiges. En septembre dernier, une applique du monument funéraire de la famille Versailles a subi le même sort. Le médaillon et l'autoportrait de la stèle du sculpteur Alfred Laliberté sont également portés disparus. Et cet été, un médaillon du monument de L. O. David, fait de la main d'Henri Hébert (1884-1950), a été volé.

Le patrimoine religieux du Québec s'en va à vau-l'eau: les vols se multiplient et les églises sont dépecées, comme l'église Saint-Jean-de-la-Croix, boulevard Saint-Laurent, à Montréal, vendu en condos, ou mises en vente en pièces détachées, comme l'église Saint-Julien à Lachute. Une recrudescence de vols est actuellement remarquée dans les églises et les cimetières du Québec. Pour cette raison, l'Écomusée de l'Au-Delà et son directeur, Alain Tremblay, organisent aujourd'hui une journée d'étude sur la problématique particulière des cimetières.

En ce qui a trait aux cimetières, Alain Tremblay n'est pas prêt à sonner l'alarme mais affirme que quelque chose doit être fait, d'où cette journée d'étude. «Il n'y a pas d'inventaire des oeuvres d'art dans les cimetières. Alors, pour signaler les vols, il faut connaître ces oeuvres. Il est difficile de faire le suivi.» Un des conférenciers de la journée d'étude, Paul Aiello, soutient que plus d'une dizaine de pièces ont été volées à cette famille de marchands de monuments funéraires, explique M. Tremblay.

La question de la descendance complique également les choses. «Le buste du monument d'Alfred Laliberté, qui a été fait par lui-même, a été volé. Mais puisqu'il n'y a pas de descendants, la famille n'a pas pu déclarer le vol.» Le caractère semi-public de ce patrimoine n'a rien pour simplifier le dossier. Les oeuvres appartiennent aux familles mais les monuments sont sous la responsabilité des fabriques. Or ces dernières sont les dépositaires des oeuvres mais n'ont pas les moyens d'en assurer la sécurité.

Alain Tremblay hésite avant de parler de désacralisation. «J'ai lu quelque part que des calices avaient été volés dans les églises il y a 150 ans.» Il préfère lire ce phénomène à la lumière du délaissement des pratiques religieuses au Québec. «Il y a un délaissement de la tradition des visites de cimetières qui fait qu'on est moins au courant ou moins sensible à ce patrimoine.»

Ce qui ne fait pas de doute cependant, vu le renom des artistes dont les oeuvres sont volées, il y a tout lieu de croire que des connaisseurs sont derrière ces coups. «On parle d'oeuvres signées. Il doit y avoir des collectionneurs qui acquièrent ces oeuvres. On se promène chez les antiquaires, et on a des anges de marbre et des bronzes qui proviennent des cimetières. Il y a un marché.» La crainte que certains peuvent avoir, c'est que plus le sujet sera ressassé par les médias, plus les éventuels voleurs seront alléchés. «J'accepte de porter l'odieux d'avoir ameuté l'opinion publique. Il y a des gens qui verront ces oeuvres chez les antiquaires et qui accepteront de faire des remontrances à ceux qui font ce commerce. Peut-être qu'on pourra l'enrayer. Ne pas en parler est également un risque. On vide les cimetières avec des camions. Ils volent des statues de trois tonnes. Ce ne sont pas des amateurs qui font ça.» Les lacunes de la législation québécoise en matière de recel d'objets d'art épaississent encore le dossier.

M. Tremblay rappelle que les grands artistes du début du siècle dernier ont signé des travaux pour les cimetières et que le fait de commander des oeuvres funéraires aux artistes était une forme de mécénat. Il donne l'exemple de la famille Grothé, dont les trois frères avaient commandé des bronzes. Le directeur de l'Écomusée de l'Au-Delà soutient que les pièces volées peuvent servir à faire collection d'oeuvres d'artistes reconnus, voire tout bonnement être recyclées pour le métal.

La valeur esthétique et patrimoniale de ces ouvrages est indéniable. Ceux-ci témoignent des pratiques de commémoration au Québec à travers le temps et participent à l'embellissement des cimetières en singularisant les monuments. M. Tremblay considère les cimetières comme des musées accessibles à tous, un intérêt que l'engouement pour le recours à la crémation contribue peut-être à faire oublier.

Parmi les participants à la journée d'étude, on note entre autres Fernand Lévesque, de la Direction du patrimoine au ministère de la Culture et des Communications, Yoland Tremblay, directeur du cimetière Notre-Dame-des-Neiges, et Julie Boivin, architecte à la Ville de Montréal, qui traitera du vol d'oeuvres d'art sur la place publique. Ce n'est pas le premier colloque qu'organise le Musée de l'Au-Delà, un organisme sans but lucratif qui existe depuis 1991. Ce musée sans murs entend produire une déclaration finale qui tentera de trouver des moyens de conserver et de préserver le patrimoine funéraire au Québec. La rencontre, organisée en collaboration avec Héritage Montréal, a lieu de 8h30 à 16h30, au 1212 de la rue Panet, salle Marcel-Pepin.