Bien vieillir - La nutrition, clé de la longévité ?

Le vieillissement peut être freiné par un régime pauvre en calories et riche en antioxydants.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le vieillissement peut être freiné par un régime pauvre en calories et riche en antioxydants.

La stratégie la plus efficace pour allonger la durée de la vie se trouve probablement dans la nutrition. Dans le choix des aliments que l'on ingère, direz-vous. Évidemment, mais surtout dans la quantité. Un régime alimentaire amputé du tiers des calories que l'on consomme normalement parvient à prolonger substantiellement la vie de diverses espèces animales. Les chercheurs sont nombreux à tenter d'élucider ce mystère.

L'expérience a été tentée depuis quelques années sur nos proches cousins, les singes rhésus. Et les résultats sont stupéfiants. Au laboratoire du Wisconsin National Primate Research Center, les macaques soumis à une restriction calorique qui les condamne à consommer environ 30 % de moins de calories que leur offrirait une alimentation normale sont pétillants de santé à un âge où la mort guette leurs amis de laboratoire qui, pourtant, mangent à leur faim. Les différences entre les deux groupes d'animaux ne sont devenues apparentes que récemment, alors qu'ils atteignaient un âge très avancé pour leur espèce. L'espérance de vie des singes de laboratoire étant de 27 ans. Contrairement aux animaux alimentés normalement, qui eux souffraient pour la plupart de diabète ou en étaient décédés, les primates contraints à un régime pauvre en calories étaient protégés de cette maladie. Et dans l'ensemble, ils présentaient une tension artérielle plus basse ainsi que des niveaux sanguins moins élevés de certains gras dangereux, de glucose et d'insuline.

C'est Clive McCay, un nutritionniste de l'université Cornell, qui a découvert pour la première fois en 1935 que des souris recevant 30 % de calories en moins vivaient 40 % plus longtemps que leurs congénères de laboratoire. Plus étonnant encore, ces souris demeuraient très actives physiquement et beaucoup moins victimes des maladies apparaissant à un âge avancé. Depuis, des résultats similaires ont été obtenus chez une grande variété d'espèces. Et plus récemment, les recherches ont montré que les régimes de «restriction calorique» — le nom donné à l'intervention qui vise à réduire d'au moins 30 % les calories servies tout en maintenant un apport adéquat en vitamines, minéraux et autres nutriments — touchaient des voies moléculaires vraisemblablement impliquées dans la progression de la maladie d'Alzheimer, le diabète, la maladie cardiovasculaire, la maladie de Parkinson et le cancer. Un constat somme toute peu surprenant compte tenu que les animaux en restriction calorique semblent protégés de ces maladies.

L'hormone de croissance préservée

La sécrétion de l'hormone de croissance qui diminue d'une façon draconienne au cours du vieillissement est préservée par la restriction calorique, souligne Pierrette Gaudreau, directrice adjointe du Réseau québécois de recherche sur le vieillissement. L'hormone de croissance favorise en temps normal le maintien de la masse musculaire ainsi que la lipolyse — la décomposition des lipides en acides gras — qui contribue à réduire l'accumulation de tissu adipeux. Mais à mesure que la personne vieillit et que l'hormone de croissance disparaît, les muscles fondent tandis que la masse adipeuse s'accroît, explique la biochimiste. Or ces phénomènes sont freinés, voire renversés, par la restriction calorique.

Probablement parce qu'ils gardent leurs muscles intacts, «les animaux soumis à une restriction énergétique conservent une bonne motricité qui les rend beaucoup plus agiles que les autres rats du même âge», indique Guylaine Ferland, chercheuse en physiologie à l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal. «Aussi, leurs capacités d'apprentissage sont plus grandes et leurs performances cognitives, meilleures.» Par ailleurs, alors que la sécrétion de la bile par le foie diminue au cours du vieillissement, les animaux en restriction calorique voient leur flot biliaire demeurer semblable à celui d'animaux très jeunes, a remarqué la professeure au département de nutrition de l'Université de Montréal, qui souligne par la même occasion que ce phénomène est des plus salutaires puisque la bile facilite l'absorption des molécules liposolubles, comme les vitamines A, E, K et D.

Pierrette Gaudreau, qui est spécialiste de la neuroendocrinologie du vieillissement au CHUM, cherche à comprendre comment s'expriment, au niveau cellulaire, les effets bénéfiques de la privation de nourriture chez les rats. Les petits mammifères dont elle réduit progressivement la ration alimentaire jusqu'à ce que celle-ci représente 40 % de celle servie aux autres rats nourris à volonté vivent 50 % plus longtemps et en meilleure santé. Ils développent beaucoup plus tard les maladies liées au vieillissement. Et surtout, «leur sécrétion d'hormone de croissance est semblable à celle des jeunes rats», indique-t-elle.

La chercheuse a mesuré l'expression des gènes situés dans l'hypophyse, la glande qui sécrète l'hormone de croissance lorsqu'elle en reçoit l'ordre de l'hypothalamus, une structure maîtresse du cerveau. «Le messager en provenance de l'hypothalamus qui vient déclencher la sécrétion de l'hormone de croissance perd graduellement sa capacité à activer correctement l'hypophyse au cours du vieillissement, explique la biochimiste. Or la restriction calorique préserve cette fonction qui demeure similaire à celle des rats jeunes.»

La restriction calorique garde également intacte l'expression des gènes responsables de nos défenses contre le stress oxydatif qui contribuent à la détoxification des cellules, poursuit la scientifique. Le phénomène d'oxydation représente une agression énorme pour les cellules qui se détériorent plus rapidement lorsqu'elles subissent un tel stress. Le stress oxydatif est à l'origine de l'athérosclérose — ces dépôts lipidiques dans la paroi des vaisseaux sanguins qui induisent les maladies cardiovasculaires —, du diabète et d'autres dégénérescences cellulaires.

Chez l'humain ?

La restriction calorique est-elle une recette applicable à l'humain? Certains hurluberlus ou avides d'immortalité ont tenté l'expérience sous l'impulsion du Dr Roy Walford, un pathologiste de l'Université de Californie à Los Angeles, qui a suivi pendant 30 ans de sa vie un régime limité en calories. Ce qui ne l'a pas empêché de mourir à l'âge de 79 ans de la maladie de Lou Gehrig en 2004. Ils sont donc quelques milliers aux États-Unis à s'astreindre à une diète spartiate ne dépassant pas les 2000 calories par jour — chez les hommes qui en consomment habituellement 3000. Certains de ces individus au corps mince se sont laissé étudier par les scientifiques qui ont noté qu'ils avaient des niveaux de mauvais cholestérol et de triglycérides plus bas que les personnes se nourrissant normalement, tandis qu'ils étaient mieux pourvus en bon cholestérol. Très peu de signes d'inflammation, laquelle participe à l'obstruction des artères, ont été relevés chez ces personnes ayant une alimentation hypocalorique. Leur coeur et son réseau d'artères fonctionnaient mieux et leur tension artérielle était plus basse. Des chercheurs de la Louisiana State University ont observé pour leur part que des patients soumis expérimentalement à une alimentation réduite en calories présentaient des taux d'insuline inférieurs et une température corporelle plus basse, deux possibles marqueurs de la longévité.

Mais de là à prédire que les personnes en restriction calorique vivront plus vieilles que la moyenne, rien n'est moins sûr. Certains scientifiques en doutent sérieusement. Un modèle mathématique élaboré par des chercheurs de l'Université de Californie à Los Angeles et à Irvine a permis d'estimer que le gain en espérance de vie ne dépasserait pas les 7 % et oscillerait plutôt autour de 2 %.

«Il est impensable d'envisager une telle approche pour les humains, car il est extrêmement difficile de maintenir un régime aussi draconien, tranche Pierrette Gaudreau du CHUM. Par contre, entre la restriction calorique et manger trop, il y a deux univers. Et actuellement, dans les pays industrialisés, on mange beaucoup trop.»

«La restriction calorique est peu applicable aux humains», renchérit Hélène Payette, nutritionniste au Centre de recherche sur le vieillissement CSSS-IUGS-Institut universitaire de gériatrie de Sherbrooke. «Il faut plutôt viser une bonne densité nutritionnelle, c'est-à-dire une alimentation contenant beaucoup de nutriments et peu de calories. Il est facile d'atteindre un tel objectif en éliminant les gras et les gros porteurs d'énergie, comme les croustilles et les gâteaux, et en privilégiant les fruits et les légumes, les grains entiers et les poissons gras riches en omégas.»

Pour Guylaine Ferland de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal, le modèle animal de restriction alimentaire souligne le rôle central de la nutrition dans le processus du vieillissement. Il démontre aussi le fait que «l'embonpoint est à la source d'un tas de problèmes de santé qui compromettent la longévité».

«La restriction calorique n'est pas un régime que l'on recommande aux humains, ajoute-t-elle. Si les gens se mettaient à réduire leur ration alimentaire dans le but de vivre plus longtemps, on assisterait à de nombreuses carences alimentaires, car les enquêtes nutritionnelles nous montrent que la majorité des gens ne consomment pas tous les minéraux, vitamines et protéines qu'ils devraient. Ils sont loin de respecter les recommandations du guide alimentaire canadien. Les quelques Américains qui se sont imposé ce régime draconien connaissent très bien les aliments et savent qu'ils doivent compléter leur alimentation par certains suppléments. Le secret du modèle est de réduire l'apport calorique sans induire de carences en vitamines et en minéraux.»

Les antioxydants

Sans s'imposer un régime aussi draconien que la restriction calorique, on peut toutefois freiner notre vieillissement en soignant notre alimentation. Les résultats préliminaires de la vaste étude longitudinale NUAGE (pour Nutrition & Âge) portant sur 1793 Québécois, âgés de 70, 75 et 80 ans au début de l'étude en 2003, confirment les recommandations nutritionnelles qui nous sont enseignées depuis déjà quelques années. Dans un sous-groupe d'une centaine de sujets distribués dans les trois strates d'âge, les chercheurs ont en effet remarqué que plus les personnes consommaient fréquemment des aliments riches en antioxydants, mieux armées elles étaient pour répondre au stress oxydatif, un processus survenant au cours du métabolisme humain et qui dans certaines circonstances altère l'intégrité des cellules. «Si vous mangez beaucoup de sucres et de lipides, vous générez un surplus de stress oxydatif au niveau des cellules qui se suicideront — par le processus d'apoptose — si elles voient qu'elles ne s'en tirent pas bien, explique Pierrette Gaudreau du CHUM. Or certains aliments riches en antioxydants, comme le bleuet, le chou, les haricots rouges, le vin rouge, le cacao et certaines épices telles que le poivre et le curcuma, peuvent contrecarrer cet effet délétère du stress oxydatif.» L'étude Nuage a par contre révélé que la capacité antioxydante dont jouissait une personne n'était pas liée à sa consommation de suppléments vitaminiques ou minéraux, prévient la chercheuse.

Certains chercheurs croient fermement qu'il sera possible un jour de retarder le vieillissement par une drogue ou une autre forme d'intervention. Une nouvelle forme de resvératrol — un antioxydant présent en grande quantité dans le vin rouge — synthétisée en laboratoire est actuellement éprouvée chez des patients. Peut-être sera-t-elle la première molécule d'une nouvelle classe d'élixirs de longue vie? Le Dr Richard A. Miller, un pathologiste de l'université du Michigan, affirmait récemment au New York Times qu'«une pilule mimant les effets de la restriction calorique pourrait étendre l'espérance de vie de l'humain à 112 années en bonne santé tandis que quelques individus exceptionnels pourraient atteindre 140 ans». Une projection qui défie toutes nos conceptions sur l'inévitable déclin du corps humain...

Le Devoir

À suivre demain: Gérer le stress