Roch Denis lance un appel à l'analyse

Roch Denis
Photo: Roch Denis

Alors que l'Université du Québec à Montréal (UQAM) traverse actuellement une zone de turbulences, le recteur Roch Denis lance un appel à l'analyse fine «de la situation dans son ensemble et ses ramifications» avant d'opter pour la recherche pure et simple d'un coupable.

Lors d'une entrevue accordée au Devoir hier, le recteur a aussi exprimé le souhait que le problème financier âprement discuté cette semaine au conseil d'administration de l'université ne soit pas suivi d'une «crise de direction politique, car il est évident que l'UQAM en paierait un prix très lourd».

Le recteur n'a pas caché qu'il est actuellement en eaux troubles: la quasi-totalité des vice-recteurs de l'UQAM ont dit au conseil d'administration cette semaine ne plus faire confiance à leur tête dirigeante. Quelques heures plus tard, c'est l'ensemble des doyens des facultés qui demandaient au conseil d'administration d'inviter le recteur à démissionner.

«Je sais que la situation crée de très vives tensions au sein de la direction et de l'université, que c'est un climat propice aux divisions et aux chicanes, a expliqué le recteur. Dans ce genre de situation, on a tendance à chercher des coupables, et c'est peut-être plus simple que d'analyser la situation dans son ensemble et ses ramifications. Faire la part des choses entre l'absence de réinvestissement dans les universités et la pression exercée sur les budgets d'immobilisations, ça peut paraître complexe. Et c'est sans doute plus facile de trouver un responsable rapidement que de répondre à toutes les questions.»

Lors de la dernière séance du conseil d'administration, mardi, le comité de vérification — composé de trois membres du conseil — a fait part d'apparents dépassements dans les coûts de construction du Complexe des sciences de l'ordre de 40 millions. En plus, ce sont 66 millions qui manquaient au financement prévu du projet. À ces embûches d'ordre financier se greffait, selon le comité de vérification, un problème de gouvernance, le conseil n'ayant apparemment pas été informé des dépenses imprévues en cours de projet.

Roch Denis ne pouvait pas expliquer hier le détail de ces 40 millions de dollars, mais il refuse de croire que la version présentée mardi aux membres du conseil soit finale. «Le vice-recteur Mauro Malservisi, qui était avec l'équipe jusqu'en mai dernier, a encore toute ma confiance. Il doit être entendu. Toutes ces données ont été présentées au conseil, à toutes les instances, il doit y avoir une explication. Il faut examiner toutes les pièces du dossier. Il faut raccorder les morceaux du puzzle.»

Un changement de garde au poste de vice-recteur aux affaires administratives et financières au printemps dernier pourrait expliquer en partie la confusion qui règne actuellement dans la comptabilité de l'UQAM, croit le recteur. Parti à la retraite, M. Malservisi a suivi les finances du projet du Complexe des sciences depuis ses débuts jusqu'à la fin. Il n'a toutefois pas été entendu par le comité de vérification du conseil, ce que Roch Denis affirme ne pas comprendre. Il doit être reçu la semaine prochaine. «Avons-nous tiré des conclusions trop rapidement?», demande M. Denis, qui tient lui aussi à s'expliquer la semaine prochaine, tant devant le comité de vérification que le conseil d'administration, ce qu'il aura l'occasion de faire.

Il ira défendre et le projet du Complexe des sciences, et celui de l'îlot Voyageur, «deux projets lancés alors que l'UQAM était en équilibre budgétaire et sans déficit». Il plaidera aussi le fait qu'un comité composé entre autres de membres du conseil a suivi la construction du Complexe des sciences et que les rapports présentés ensuite au conseil d'administration ont été acceptés. «Au moment où on a donné le feu vert à ces projets, je ne décide pas de ça tout seul dans mon bureau, voyons! Le montage financier, le détail des projets, tout cela est présenté à nos instances, les budgets sont approuvés. On n'improvise pas quelque chose comme cela.»

Alors qu'on inaugurait le Complexe, l'an dernier, c'est le recteur lui-même qui se targuait devant un parterre de quelques centaines de personnes «d'avoir respecté les temps et les coûts du projet. Je l'ai dit devant le ministre, devant tout le monde! Je devais certainement le penser! Je n'aurais pas caché des informations volontairement et sciemment!».

M. Denis, dont le mandat vient à peine d'être renouvelé par l'ensemble de la communauté universitaire, a insisté sur le bilan des cinq dernières années de son équipe. «Nous avons décidé de trancher dans le vif, de résorber entièrement le déficit de l'UQAM, qui était de près de 20 millions de dollars lorsque je suis arrivé, et nous avons été en équilibre budgétaire jusqu'en mai 2005. Compte tenu du contexte, c'est une fiche financière exemplaire, et nous en sommes fiers.»

L'actuelle crise pourrait toutefois coûter cher à l'université, «qui a quand même réussi à se repositionner au cours des dernières années. L'UQAM était disparue de la carte, et j'ai voulu la replanter dans le décor. C'est quelque chose que nous avons réussi, personne ne peut nous l'enlever. Il ne faut pas que tout ça s'écroule.»

Les projets immobiliers faisaient partie du plan du recteur pour placer l'UQAM dans un univers «social et urbain dont elle ne peut se détacher». «Je suis un développeur, c'est vrai. Et ce n'est pas quelque chose que je concède, j'en suis fier.»

Affecté par les intempéries qu'il traverse, Roch Denis a maintes fois insisté sur l'importance de «se sortir de cette phase difficile. Je ne vois pas pourquoi l'UQAM devrait se tirer sur elle-même. Elle a le vent dans les voiles. Son image était brouillée et elle brille maintenant par ses succès. Elle doit garder le cap. Poursuivre son chemin en avant et ne pas se tromper de cible. Moi, je suis prêt à continuer avec mes collègues le travail que nous avons bien amorcé.»

L'épisode révélé cette semaine a démontré, selon le recteur, toute la vulnérabilité des universités face au financement public. «Le sous-financement du réseau, c'est une chose, mais il y a aussi le sous-financement de nos projets d'immobilisations», a indiqué le recteur, qui estime que Québec n'a pas financé le Complexe des sciences à une hauteur raisonnable.

Cet événement survient aussi alors que les universités poursuivent une lutte aux transferts fédéraux, ensemble et aux côtés du ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier. «Il faut qu'on présente un front uni», affirme celui qui est aussi président de la Conférence des recteurs et principaux d'université du Québec (CREPUQ). «C'est une bataille rangée qu'il faut mener, sans se diviser, pour l'institution universitaire et non pour nos seuls établissements. Nos situations financières sont insoutenables, on le voit bien. Ça ne peut plus durer, il faut faire changer les choses.»