Wikipedia pourrait perdre son monopole

Après quatre années de monopole relatif dans l'univers des encyclopédies libres et gratuites sur Internet, Wikipedia, un coin du cyberespace très populaire par les temps qui courent chez les glaneurs de savoir universel, pourrait bientôt vaciller sur son socle.

Depuis le 17 octobre, Citizendium, une nouvelle génération d'encyclopédie alimentée par les internautes et orchestrée par Larry Sanger, un des fondateurs de Wikipedia, se prépare en effet à faire son apparition sur la Toile. Avec un objectif avoué qui dérange: détrôner la plus imposante encyclopédie en ligne en éliminant les nombreux irritants et en corrigeant les imperfections qui nuiraient à sa crédibilité.

«Wikipedia a accompli de grandes choses, mais le monde peut faire encore mieux», résume Sanger, aujourd'hui devenu un des critiques les plus virulents de cet imposant recueil de culture générale disponible sur Internet, qu'il a pourtant contribué à créer en compagnie de Jimmy Wales. Et ce «mieux» passe désormais, selon lui, par l'embauche d'«experts comme éditeurs, par l'élimination des contributions anonymes et par le lancement d'une nouvelle communauté régie par de nouvelles règles» qui, au final, participeront de concert à la construction d'une autre encyclopédie «pas seulement énorme et libre mais fiable», explique l'homme sur le site de sa nouvelle création (www.citizendium.com).

Coopératif et libre

Le géant aux pieds d'argile Wikipedia n'a donc qu'à bien se tenir, et ce, même si les millions d'internautes qui aboutissent chaque jour sur un des cinq millions d'articles, dont 390 000 en français, qui composent cette constellation de culture générale confirment le succès de cette encyclopédie en évolution constante.

Fondée en 2002, cette source intarissable d'information repose en effet sur le principe du développement coopératif, encouragé par les logiciels dits libres. Conséquence: les multiples contenus offerts sont alimentés par tous les internautes de partout sur la planète. D'un simple clic de souris et sans obligation de s'identifier, ceux-ci peuvent modifier un article, le mettre à jour en temps réel ou encore ajouter une goutte d'eau oubliée dans cet océan de connaissances.

«C'est l'ère de l'intelligence collective», résume Anne Goldenberg, du Groupe de recherche sur les usages et cultures médiatiques de l'UQAM, qui s'intéresse aux dimensions politiques des wikis, ces logiciels qui permettent la création en ligne de sites informatifs alimentés par des communautés d'internautes. «Nous ne sommes plus dans la diffusion de l'information mais dans la construction collective de l'information. Tout le monde peut contribuer, selon ses intérêts ou ses champs d'expertise, à alimenter cette connaissance.»

Forcément, dans ce contexte, Wikipedia n'en finit plus de grossir, autant en anglais, sa langue maternelle, qu'en français, en italien, en espagnol, en japonais, en allemand, en roumain, en portugais ou en polonais, entre autres. De la biographie de Louis XIV à l'art musulman en passant par l'holographie, le syndicalisme, les villes frontières sino-vietnamiennes, le Bauhaus, le courant musical gothique italien, le taoïsme, la chute du mur de Berlin ou la culture des bonsaïs, cet espace d'expression versé dans la mise en commun de la connaissance universelle n'a aucune limite.

Et il est toujours prêt à suivre l'air du temps. Dans les heures qui ont suivi la fusillade au Collège Dawson à Montréal, le 13 septembre dernier, la plus grande encyclopédie en ligne en faisait déjà mention, présentant photos et chronologie de la tragédie. L'effondrement du viaduc de la Concorde à Laval, quelques jours plus tard, a reçu le même traitement. Idem pour l'«affaire Boisclair» à une autre époque, qui côtoie désormais pour la postérité d'autres fiches alimentées par les internautes sur les Patriotes, l'oeuvre de Robert Lepage, la maladie du sirop d'érable ou encore l'animateur Richard Martineau, que la communauté de wikipédistes semble vouloir réduire à une déclaration caustique de l'écrivain Dany Laferrière, faite sur le plateau de l'émission Tout le monde en parle (qui possède aussi sa fiche dans Wikipedia): «Richard Martineau vit intellectuellement au-dessus de ses moyens. Il dépense plus qu'il ne possède. Un jour, il fera faillite!», peut-on lire dans cette vaste encyclopédie réticulaire.

Un modèle remis en question

Cette citation, bien que sournoisement placée dans ce coin du cyberespace, n'est pas sortie d'un chapeau, ce qui n'est pas toujours le cas des informations circulants dans cette encyclopédie.

L'an dernier, par exemple, le journaliste américain à la retraite John Seigenthaler a pu le constater en tombant sur la fiche consacrée à sa vie, son oeuvre et sa carrière. Entre deux faits réels, l'homme a eu l'horreur de découvrir qu'il avait été, selon Wikipedia, soupçonné des meurtres de John et Robert Kennedy. Une pure invention, tout comme la mention selon laquelle il aurait vécu en URSS entre 1971 et 1984, ajoutée dans l'encyclopédie par une main malveillante dans le but de lui nuire.

Cet acte de vandalisme — c'est ainsi que Wikipedia qualifie ce genre d'incident — a fait couler beaucoup d'encre en mettant en lumière les failles de cette grande encyclopédie libre, dont la crédibilité a ainsi été remise en question. En guise de réponse, Jimmy Wales a décidé d'instaurer un système de contrôle passif en associant entre autres les adresses IP (Internet protocol, pour les intimes), ces numéros uniques qui permettent de localiser un internaute sur la Toile, à tous les changements apportés à des articles en ligne.

Autre mesure: plusieurs sujets à polémique — et donc susceptibles de subir du vandalisme discursif — sont désormais «fermés» ou «semi-fermés». C'est le cas, par exemple, des fiches portant sur l'élitisme, l'histoire du capitalisme, l'islam, George W. Bush ou le mariage homosexuel.

«Ce système de sécurité douce s'avère très efficace», résume Mme Goldenberg. «Wikipedia déplace en fait la question de l'expertise. Lorsqu'une info est jugée erronée, elle est généralement corrigée tout de suite par la communauté ou encore mise en débat si elle prête à discussion. Mieux, toutes les modifications sont contenues dans un historique qui permet de suivre à la trace l'ensemble des collaborations mais aussi de revenir à une version précédente d'un article si des erreurs y ont été ajoutées, par accident ou non.»

Une crédibilité relative

Cette formule, largement entretenue par «des passionnés — professeurs d'université, biologistes, informaticiens, économistes, etc. — qui connaissent bien les sujets dont ils parlent», ajoute Mme Goldenberg, semble d'ailleurs porter fruits, à en croire la prestigieuse revue scientifique Nature qui, en décembre dernier, a décidé de mettre à l'épreuve la crédibilité d'une poignée d'articles diffusés sur Wikipedia.

Résultat? En faisant passer au crible par des experts les connaissances contenues dans la nébuleuse wikipédienne et celles imprimées dans les pages de la célèbre encyclopédie Britannica, Nature a relevé huit erreurs fondamentales (témoignant d'une incompréhension totale des concepts présentés) sur 50 sujets étudiés: quatre dans Wikipedia... et quatre dans Britannica. Les autres articles ont par ailleurs dévoilé 162 erreurs, confusions ou omissions chez Wikipedia, contre 123 dans l'ouvrage de référence british en plusieurs volumes.

Malgré cette performance sur un nombre restreint d'articles, l'encyclopédie en ligne mérite tout de même d'être prise «avec des pincettes», croit Marie-Andrée Lamontagne, éditrice chez Fides, qui, tout en louangeant les vertus démocratiques de Wikipedia, doute que cette énorme vitrine en ligne puisse un jour remplacer les bonnes vieilles encyclopédies imprimées. «Ses bases sont trop fragiles, dit-elle. Wikipedia, c'est une création d'Internet pour le meilleur et pour le pire. Il y a des qualités: souplesse, diffusion rapide, clarté, mais cela ne viendra jamais avec la rigueur et les garanties intellectuelles qui accompagnent le travail d'édition sérieux des encyclopédies.»

Le sociologue français Francis Jaureguiberry, qui, en France, étudie dans son laboratoire du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) le développement des nouvelles technologies de l'information, acquiesce. Selon lui, «l'immédiateté inhérente à Wikipedia a tendance à lui donner une fausse légitimité», lance-t-il à l'autre bout du fil. «Pour donner du sens à un phénomène, il faut bien sûr des informations différentes et discordantes, mais il faut aussi du temps pour les confronter, les analyser, les digérer, et pour cela, il faut se déconnecter.» Ce que Wikipedia, selon lui, ne permet pas de faire.

Manque de recul mais aussi comité de lecture déficient ou encore risque de détournement de l'information à des fins politiques ou commerciales, les critiques sont connues. Elles ont aussi été entendues par Larry Sanger qui, avec son Citizendium, annonce ses couleurs: le contenu de son encyclopédie, à l'image des versions sur papier, sera édité par des experts reconnus dans leur domaine de connaissance, prévient-il.

Qui plus est, d'ici la mi-décembre, les premiers pas de son «compendium citoyen» — d'où le nom du projet —, qui doit être officiellement lancé dans quelques semaines, se feront certes sur la base des pages actuelles de Wikipedia mais sur lesquelles «interviendront» des spécialistes agissant «sur invitation seulement».

Par la suite, «étudiants universitaires, professeurs, chercheurs ou personnes qui, simplement, aiment lire des livres» pourront ajouter leur grain de sel dans cette mer de savoir, à la condition toutefois de se présenter sous leur vrai nom, d'afficher une adresse de courriel valide et, bien sûr, de s'engager à respecter le «contrat social» et les politiques de Citizendium, qui posent sans doute aujourd'hui les bases d'une guerre des encyclopédies en ligne, dont les internautes pourraient peut-être sortir gagnants.