Perspectives: La colère du caribou

Jacques Parizeau l'avait pourtant dit, il y a à peine dix jours: «Il faut se rendre à l'évidence, il y a beaucoup de souverainistes qui n'acceptent plus le PQ.» C'était le cas de Paul Bégin.

Ceux qui connaissent le moindrement son tempérament bouillant n'auront aucun mal à imaginer sa colère en apprenant que le premier ministre Landry avait profité de son hospitalisation pour annoncer la nomination d'un médiateur dans le conflit qui oppose le gouvernement aux substituts du Procureur de la couronne. Pour n'importe qui, la pilule aurait été difficile à avaler. Pour un sanguin comme lui, dont les crises sont presque légendaires à Québec, c'était tout simplement impossible à accepter.

Après l'avoir côtoyé pendant toutes ces années, il est difficile de croire que M. Landry n'avait pas prévu qu'un pareil désaveu puisse l'amener à démissionner. Déjà, en début d'année, il avait très mal évalué la réaction de Guy Chevrette et de Jacques Brassard, dont le départ fracassant avait saboté le remaniement ministériel sur lequel il comptait pour donner un nouveau souffle à son gouvernement.

À l'époque, M. Bégin faisait également partie de ceux dont l'entourage de M. Landry disait ouvertement souhaiter le départ pour faire place à la relève. Mais il était impérieux de remplacer Linda Goupil à la Justice et les candidats potentiels étaient plutôt rares. C'est ainsi que M. Bégin avait pu récupérer le ministère que Lucien Bouchard lui avait enlevé, à sa grande déception, en 1997.

De toute évidence, le sérieux problème que le cafouillage de janvier dernier avait mis en lumière au bureau du premier ministre n'a toujours pas été réglé. On ne désavoue pas un ministre aussi brutalement sans l'avertir, comme ça semble être le cas, à peine quelques jours après lui avoir signifié publiquement sa confiance. Le communiqué que M. Landry a émis, hier, était d'un silence troublant sur le dossier des substituts du Procureur. Le président du Conseil du trésor, Joseph Facal, qui s'était également opposé à la nomination d'un médiateur, aura un beau sujet de réflexion pendant son vol en provenance d'Argentine.

Dans l'immédiat, la démission de M. Bégin va forcer le premier ministre à procéder à un autre remaniement, un exercice où il n'a pas eu la main très heureuse jusqu'à présent. Dans ces conditions, la solution la plus simple serait de confier la Justice à l'actuel ministre de la Sécurité publique, Normand Jutras, même si ce cumul n'est pas idéal.

Si le dossier des substituts du Procureur a été la goutte qui a fait déborder le vase, tout le monde savait que M. Bégin supportait de plus en plus mal le report du référendum aux calendes grecques. «Paul souffrait en silence depuis 1995», confiait hier un de ses collègues.

S'il y en avait un qu'on pouvait qualifier de «pur et dur» au sein du conseil des ministres, c'était bien lui. En 1984, il avait claqué la porte du PQ une première fois pour protester contre le «beau risque». L'année suivante, il s'était joint à un petit groupe d'irréductibles, que les modérés avaient baptisés «caribous», pour former le Rassemblement démocratique pour l'indépendance, espérant vainement que Jacques Parizeau accepterait d'en prendre la direction.

Même s'il était un fidèle de M. Parizeau, il avait fait plutôt bon accueil à Lucien Bouchard. À l'époque, personne ne doutait qu'un autre référendum pourrait être tenu et gagné à brève échéance. Il ne voyait d'ailleurs aucun problème à amender la Loi sur la consultation populaire pour qu'il ait lieu dans le même mandat.

La ferveur souverainiste de M. Bégin n'a jamais fait de doute, mais il s'est révélé incapable d'assumer un véritable leadership politique à Québec, où les résultats ont toujours été décevants pour le PQ. S'il y a un endroit où le camp du OUI a perdu le référendum d'octobre 1995, c'est bien à Québec. À l'élection fédérale de novembre 2000, il était encore à couteaux tirés avec le Bloc québécois.

Comme la grande majorité des militants péquistes, M. Bégin avait vu dans l'arrivée de Bernard Landry l'occasion d'un nouveau départ. Il a rapidement déchanté en voyant que la politique des «conditions gagnantes» avait survécu au départ de M. Bouchard.

La volte-face du conseil national de Gatineau, au début de septembre, lui est resté en travers de la gorge. À l'issue du conseil des ministres du 4 septembre, il avait conclu, comme son collègue des Affaires intergouvernementales, Jean-Pierre Charbonneau, que M. Landry allait prendre un engagement ferme sur la tenue d'un référendum.

Le samedi matin, deux heures avant que le premier ministre ne s'adresse aux délégués, le caucus péquiste s'est réuni dans la plus grande discrétion. M. Bégin s'est alors rendu compte que ses collègues Pauline Marois et François Legault avaient réussi à convaincre M. Landry de ne prendre aucun engagement précis. Il n'y aurait donc de référendum qu'à la condition expresse que la population en manifeste le désir. Bref, toujours les «conditions gagnantes».

Contrairement à tous ses collègues du conseil des ministres, il a refusé de se rallier et il a quitté les lieux sans même attendre le discours de son chef. Son départ est cependant passé inaperçu des médias. Officiellement, M. Landry avait donc réussi à faire l'unanimité au sein de son cabinet.

Le départ de ce souverainiste de toujours, même s'il demeure le seul démissionnaire, ne peut qu'accroître considérablement le malaise qui persiste au sein du PQ. Cette fois, ce n'est plus un vague document de la Société Saint-Jean-Baptiste, mais le ministre de la Justice qui clame bien haut que la «valse-hésitation» du PQ est en train de «tuer l'idée» de souveraineté. Très motivant à la veille d'une élection.

Depuis sa fondation, toute l'histoire interne du PQ se ramène à un interminable conflit entre les héritiers du RIN et ceux du MSA. À entendre M. Bégin, le fossé qui sépare modérés et «caribous» demeure toujours aussi profond.