Bégin part avec fracas

Le ministre de la Justice Paul Bégin portait des lunettes pour dissimuler un pansement à l’oeil gauche, lorsqu’il s’est adressé aux journalistes pour annoncer sa démission. Le ministre n’a pas accepté que Bernard Landry profite de son hospit
Photo: Le ministre de la Justice Paul Bégin portait des lunettes pour dissimuler un pansement à l’oeil gauche, lorsqu’il s’est adressé aux journalistes pour annoncer sa démission. Le ministre n’a pas accepté que Bernard Landry profite de son hospit

Québec — Bernard Landry a dû accepter la sixième démission d'un ministre de son cabinet depuis qu'il a pris les commandes du gouvernement le 8 mars 2001. Le ministre de la Justice Paul Bégin a claqué la porte, hier, profondément heurté par la décision du premier ministre de nommer un médiateur dans le conflit avec les substituts du Procureur de la Couronne, par-dessus sa tête alors qu'il subissait une intervention chirurgicale. Plus fondamentalement encore, Paul Bégin s'en va parce que le gouvernement Landry refuse de prendre les moyens pour réaliser la souveraineté.

Lors d'une conférence de presse, Paul Bégin est apparu avec des lunettes de soleil et un pansement à son oeil gauche opéré, mercredi dernier, pour un décollement de la rétine. Dans une atmosphère chargée d'émotion, M. Bégin, qui était accompagné de sa femme et de deux de ses trois fils, a annoncé, hier, sa démission du poste de ministre de la Justice, de Procureur général et de membre du caucus du Parti québécois. M. Bégin continuera de siéger comme député indépendant de la circonscription de Louis-Hébert, épargnant ainsi à M. Landry l'embarras d'une élection partielle à tenir d'ici six mois.

Le jour même où M. Bégin subissait son opération, le conseil des ministres, sur la recommandation du cabinet de M. Landry, dérogeait de la position adoptée jusqu'alors par le gouvernement et acceptait de nommer un médiateur dans le conflit des substituts au Procureur de la Couronne, qui en étaient à leur dixième journée de débrayage illégal. Deux jours plus tôt, le négociateur en chef du conseil du Trésor, Marcel Gilbert, avait soutenu qu'il n'était pas question d'accéder à cette demande des substituts tant et aussi longtemps qu'ils ne seraient pas rentrés au travail.

Le président du Conseil du trésor, Joseph Facal, avait toujours maintenu cette position.

Sous forme d'un désaveu, cette décision de M. Landry a été l'élément déclencheur de la démission du ministre. M. Bégin aurait pu terminer son mandat au ministère de la Justice, a-t-il dit, «mais là, quand on n'a plus la confiance, je ne crois pas qu'on doive continuer». Accéder à la demande des substituts du Procureur et nommer un médiateur, alors qu'ils sont en grève illégale, c'est «donner un signal terrible» à toutes les personnes qui auront à négocier avec le gouvernement au cours des prochains mois. «Le message est clair: faites beaucoup de bruit, même dans l'illégalité la plus totale, et vous obtiendrez ce que vous voulez.»

En revanche, Paul Bégin a reconnu avoir songé «à tourner la page» et à démissionner devant la faiblesse des actions entreprises par le gouvernement Landry pour réaliser la souveraineté. «Ça faisait longtemps que je jouais avec la page», a-t-il laissé tomber.

Paul Bégin n'a jamais caché ses convictions: il croit que le gouvernement du PQ doit prendre l'engagement ferme de tenir, s'il est réélu, un référendum sur la souveraineté au cours du prochain mandat. Dans sa déclaration d'hier, il a souligné que le PQ avait raté plusieurs occasions. Lors du conseil des ministres spécial en août à La Malbaie, le premier ministre se donnait comme objectif de réaliser la souveraineté d'ici 1000 jours. M. Bégin a alors déclaré qu'il était donc nécessaire de tenir un référendum à l'intérieur de ce délai. «À ma grande surprise, le premier ministre a rejeté cette idée dans les heures qui ont suivi», a-t-il rappelé. Scénario semblable au conseil national du PQ en septembre où le débat fut évité. «Quelle perception veut-on laisser aux gens lorsqu'on déclare avoir un objectif et qu'en même temps on refuse de dire qu'on prendra les moyens nécessaires pour y arriver? Belle façon de tuer l'idée qu'on dit vouloir vendre», juge M. Bégin.

À défaut de s'engager à tenir un référendum sur la souveraineté, le PQ court à l'échec, estime le ministre démissionnaire. Le parti ne parviendra pas à rallier les souverainistes, qui comptent encore pour 40 % des électeurs. Ces derniers se sentiront «libres d'aller folâtrer ailleurs». En demeurant vague sur l'échéancier référendaire, le PQ donne l'impression de vouloir recourir à des «astuces». Sans engagement, «nous nous illusionnons. Et à mon point de vue, nous illusionnons la population».

Hier, le premier ministre a réagi à la démission de Paul Bégin par voie de communiqué. Tout en exprimant son «regret» de recevoir cette démission et en rappelant les états de service de M. Bégin, Bernard Landry a réitéré «comprendre son impatience en ce qui concerne l'accession à la souveraineté du Québec». Mais c'est sans appel: «je demeure convaincu qu'il faudra tenir un référendum quand nous aurons les chances de le gagner». Il a souligné que depuis son dernier conseil national de septembre, le PQ mène des actions concrètes sur le terrain pour promouvoir la souveraineté. «Je termine une tournée des conseils régionaux et je trouve que la mobilisation à laquelle nous avons convié nos membres va bon train», a-t-il dit, satisfait. Le premier ministre n'a fourni aucune explication sur la volte-face concernant le médiateur.

Pour remplacer M. Bégin, le nom de l'actuel ministre de la Sécurité publique, Normand Jutras, circulait hier. Il cumulerait ainsi les deux fonctions ce qui, en soi, n'est pas un précédent puisque Herbert Marx a déjà assumé les deux responsabilités sous un gouvernement libéral.

Il y a moins d'un an, le 29 janvier dernier, le gouvernement Landry traversait une crise engendrée par les démissions fracassantes de trois ministres: Jacques Brassard, Guy Chevrette et David Cliche. M. Chevrette, qui est revenu à de meilleurs sentiments depuis, avait parlé d'un bris du lien de confiance entre lui et M. Landry. Puis, deux semaines plus tard, le ministre Gilles Baril annonçait en larmes sa démission, conséquence des affaires entourant Oxygène 9 et Raymond Bréard. Enfin, le ministre non élu David Levine avait dû démissionner en juin après sa défaite dans l'élection partielle de Berthier.

Membre du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) dès 1961, passé au Parti québécois en 1970, Paul Bégin fut élu la première fois en 1994 pour être nommé par Jacques Parizeau ministre de la Justice, Procureur général du Québec et ministre responsable de l'application des lois professionnelles. En août, il abandonne ces portefeuilles pour devenir ministre de l'Environnement. En novembre 1999, il prend aussi la tête du ministère du Revenu pour revenir à la Justice sous le gouvernement Landry.