Le passage du Nord-Ouest ouvert dès 2015?

Ottawa — Le très convoité passage maritime du Nord-Ouest, dans l'Arctique, pourrait être sillonné par des navires beaucoup plus rapidement que prévu, ce qui compromet la souveraineté canadienne dans cette région reculée, affirme le ministère de la Défense. Alors que les scientifiques estiment que ce passage sera fréquentable vers 2050 en raison d'une fonte des glaces accélérée — les plus pessimistes avancent 2020-30 —, les experts militaires font état de l'année 2015, soit dans moins de dix ans. C'est la date la plus rapprochée avancée à ce jour.

C'est ce qui ressort d'un document interne remis au ministre de la Défense, Gordon O'Connor, et dont Le Devoir a obtenu copie. En février dernier, les fonctionnaires de la Défense ont remis au ministre un volumineux rapport qui aborde tous les aspects et défis de son ministère. Une partie de ce document traite de la souveraineté du Canada dans l'Arctique, l'une des priorités militaires du gouvernement Harper.

Or, avec l'accélération des changements climatiques, les enjeux qui touchent le Grand-Nord sont de plus en plus nombreux sur le plan de la surveillance du territoire et le ministère de la Défense se prépare à y répondre. «Même si le Canada n'est pas actuellement en face d'une menace militaire conventionnelle dans le Nord, les défis de sécurité et de souveraineté pourraient augmenter à mesure que les changements climatiques affectent la région», peut-on lire en page 79 de ce document.

Les fonctionnaires de la Défense enchaînent ensuite sur le passage du Nord-Ouest, l'un des rares contentieux de souveraineté territoriale avec les États-Unis, puisque Washington ne considère pas ces eaux arctiques comme une possession canadienne. «Même si le Canada revendique la souveraineté du passage du Nord-Ouest, les États-Unis le considèrent comme une route maritime internationale et soutiennent que les navires étrangers ont un droit de passage. Si le rythme actuel de fonte des glaces continue, le passage du Nord-Ouest pourrait être ouvert à une navigation plus régulière en 2015», écrivent les spécialistes militaires à l'intention du ministre O'Connor.

Ironiquement, 2015 est l'année qu'a retenue le gouvernement Harper pour commencer l'implantation des mesures obligatoires de réduction des gaz à effet de serre (GES), tel que l'a dévoilé la semaine dernière la ministre de l'Environnement, Rona Ambrose. Mais en février dernier, les fonctionnaires fédéraux ne connaissaient pas les intentions environnementale du gouvernement conservateur. En attendant, le Canada ne diminuera pas ses émissions absolues de GES, ce qui n'aidera en rien le ministère de la Défense, qui assistera à un réchauffement plus rapide du Nord.

L'année 2015 est une date très rapprochée qui fera frémir les environnementalistes, car les scientifiques les plus pessimistes avançaient une ouverture possible du passage du Nord-Ouest vers 2020 ou 2030. C'est notamment le constat de l'équipe de Louis Fortier, directeur scientifique du réseau ArcticNet, qui a effectué des recherches dans cette région reculée en 2005. Le document interne du ministère de la Défense ne mentionne pas comment les experts militaires arrivent à l'année 2015, puisqu'il s'agit d'un condensé d'informations destiné au ministre.

Le rapport avance des idées pour assurer une présence canadienne plus forte dans le Nord, notamment en remplaçant les avions Otter vieillissants par des appareils plus modernes et en augmentant la capacité de communication des Rangers — les patrouilleurs autochtones et Inuits — avec les autres composantes des Forces armées canadiennes. La Défense nationale précise aussi vouloir augmenter le nombre d'exercices et de patrouilles dans cette région.

En campagne électorale, les conservateurs ont d'ailleurs promis d'affirmer plus concrètement la souveraineté du Canada dans l'Arctique. «On ne défend pas la souveraineté nationale avec des drapeaux, une rhétorique électorale vide de sens et des campagnes publicitaires», avait lancé Stephen Harper le 22 décembre dernier. L'engagement conservateur prévoit la mise en place d'un système de radars et l'achat de brise-glaces militaires. Le programme prévoit aussi l'acquisition d'avions de surveillance sans pilote (drones), la construction d'un port en eau profonde à Iqaluit, ainsi que l'établissement d'une nouvelle base de formation militaire dans l'Arctique. Les conservateurs veulent aussi augmenter de 500 personnes le nombre de militaires canadiens oeuvrant dans le Grand Nord.

Au bureau du ministre O'Connor, on soutient qu'un plan d'ensemble sur dix ans est en cours d'élaboration pour assurer la présence du Canada dans l'Arctique. «On souhaite déposer ce plan au cabinet dans un futur immédiat. On travaille là-dessus», a expliqué au Devoir Étienne Allard, directeur des communications de Gordon O'Connor.

Les États-Unis se préparent

Le Canada n'est pas le seul pays à se préparer à l'ouverture du passage du Nord-Ouest, une route maritime qui aurait l'avantage de raccourcir énormément le temps de navigation entre l'Atlantique et le Pacifique. Actuellement, ce passage ne peut pas être emprunté sans l'aide d'un super brise-glace, puisqu'il est gelé en permanence, sauf quelques semaines par année. Plusieurs pays, notamment la Chine, le Japon, le Danemark, la Norvège et les États-Unis ont un oeil sur ce lucratif passage qui devrait être moins dangereux et plus accessible dans quelques années en raison de la fonte des glaces.

Un comité du Congrès américain a d'ailleurs commandé un rapport sur les acquisitions militaires nécessaires pour assurer «la protection des intérêts actuels et émergents des États-Unis dans l'Arctique et l'Antarctique». Le National Research Council, un organisme souvent consulté par le gouvernement américain, a rendu public son rapport le 26 septembre dernier. Il recommande l'achat de trois nouveaux super brise-glaces pour «protéger et assurer une présence influente» dans l'Arctique, et ce, au nom des «intérêts» américains. «La fonte des glaces dans l'Arctique va ouvrir de nouvelles routes maritimes et faire exploser l'activité économique de cette région, notamment l'exploration des ressources naturelles. [...] Une telle hausse des activités requiert une réponse adéquate des États-Unis», peut-on lire dans le rapport intitulé Polar Icebreakers in a Changing World: An Assessment of U.S Needs.

Une agitation qui inquiète le chef du NPD, Jack Layton, qui estime qu'il ne faut pas que le Canada soit isolé dans sa défense de l'Arctique. «Nous sommes très inquiets. Nous demandons au gouvernement d'agir. Nous avons demandé, par exemple, d'avoir l'appui du gouvernement américain concernant les territoires du Canada [dans l'Arctique]. La modification apportée au NORAD [Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord] le printemps dernier aurait dû être plus clair au sujet de l'Arctique», a-t-il dit au Devoir.

Joël Plouffe, spécialiste en géopolitique de l'Arctique à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM, est d'accord avec Jack Layton. «Militariser l'Arctique n'est pas souhaitable, c'est même ridicule. Le Canada n'aura jamais les moyens d'assurer sa souveraineté sur un territoire qui a la surface de l'Union européenne! Ce n'est pas l'achat de deux ou trois brise-glaces qui va nous aider. Il faut plutôt s'assurer que la nouvelle entente conclue avec les États-Unis autour du NORAD et du partage de l'information maritime soit efficace.»

Selon lui, le ministère de la Défense est trop alarmiste quand il avance une circulation maritime plus régulière pour l'année 2015 dans le passage du Nord-Ouest. «Je pense que les militaires exagèrent. Même les scientifiques qui parlent de 2020 ou 2030 sont très pessimistes. Je pense que le plus probable, c'est une ouverture du passage autour de 2050. Il faut commencer à y penser, mais il faut aussi se calmer un peu», dit Joël Plouffe.

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