L'entrevue - L'écrivain des mouvances

L’écrivain Sylvain Rivière
Photo: L’écrivain Sylvain Rivière

Dans sa maison de Bassin, aux îles de la Madeleine, le lit est posé dans un bateau de pêche et les armoires de cuisine sont taillées dans des cages à homards. Quant à son oeuvre, qui compte autour de 70 titres, elle a toujours l'haleine chargée de la mer, le regard fixé sur le large, le corps bercé par le roulis des vagues. Avant même de naître, j'ai été ballotté neuf mois durant, écrivait-il dans Îles de la Madeleine, marquises et insoumises, publié chez Lanctôt. L'écrivain Sylvain Rivière est un homme de mer. Il ne porte pas bien son nom.

De sa Gaspésie natale, il a pourtant hérité de terribles complexes. Du genre qui font dire qu'un écrivain vit nécessairement à Montréal, qu'il porte complet et cravate. Tout jeune déjà, cet héritier des traditions acadiennes, mais aussi irlandaises et écossaises, était habité par la révolte. «J'avais une colère contre la Gaspésie, contre cette Gaspésie qui attend le Messie subventionné, dit-il. J'étais choqué qu'on ne soit pas plus entreprenants, plus autonomes, plus effrontés.»

Depuis la parution de son premier recueil de poésie, De saumure et d'eau douce, en 1981, Sylvain Rivière n'a pas cessé d'écrire. D'écrire la Gaspésie et son histoire, ses fêtes et ses quêteux, mais aussi d'écrire ses îles de la Madeleine d'adoption, ses violoneux et ses légendes. D'écrire la langue, sa langue, «qui argote, Qui patoise, idiome et jargonne, De charabias en baragouin, De vers à soie en maringouin Et de morpions en chancre mou», comme il le crie dans le magnifique poème Coup de langue publié aux 400 Coups. Récemment, il a aussi écrit sur ce long voyage qui nous mène de la vie à la mort et sur le deuil à faire des amis, des amours. C'est L'Âme dépeuplée, chez Lanctôt.

Car c'est à même sa blessure que ce gaillard taillé comme une armoire à glace puise sa source d'inspiration. «J'espère un jour ne plus avoir à écrire», dit-il, en référence à cette souffrance. Cette blessure, c'est aussi celle de ses ancêtres acadiens déportés, de ceux qu'il a fréquentés dans ses avant-vies, comme il aime bien les nommer. «L'errance est aussi un pays», lit-on sur une plaque, à l'entrée de sa maison.

Ces Acadiens étaient d'ailleurs au centre de son roman La Belle Embarquée, publié au début des années 1990 et dont il dit aujourd'hui que c'est ce qu'il a fait de mieux. Car, comme le saumon qui remonte le courant vers son lieu de naissance, Sylvain Rivière remonte toujours à la source, à toutes les sources, comme pour mieux comprendre son présent et son avenir. L'histoire des peuples nomades tient entièrement dans leur mémoire, dit-il, il faut maintenir cet héritage à partager.

Et pour lui, qui vient aussi de publier un premier tome de Contes, légendes et récits de la Gaspésie, aux éditions Trois-Pistoles, tout commence en Gaspésie. «C'est là que Cartier a planté sa croix», dit Rivière. Là aussi, à la Pointe de Restigouche, que les Français ont mené bataille après avoir perdu celle de Québec, en 1759.

Il cite aussi avec amusement les écrits du père Chrestien Le Clercq, qui raconte dans ses Relations la rencontre avec les Micmacs, qu'il appelait alors les Gaspysiens, et qu'il décrivait comme «des bêtes sauvages avec un imaginaire fou, qui fréquentaient le pays des âmes». Car, «tout le monde est venu se servir en Gaspésie», dit Sylvain Rivière au sujet des conteurs, les Jacques Ferron et Yves Thériault, par exemple, qui ont puisé dans le patrimoine gaspésien et dont les écrits se retrouvent dans ses Contes, légendes et récits de la Gaspésie.

«Si tu ne connais pas ton histoire, tu es fini», dit celui qui a fouillé dans la sienne pour retrouver son ancêtre acadienne, une dame Barrillot, et écrire son épopée jusqu'ici. «Dans La Belle Embarquée, 90 % du contenu est vrai et 10 % est de la fiction». Il a en effet ajouté à l'histoire une finale de son cru, celle où le peuple se soulève et où tout saute. «Je me suis payé ce luxe-là», convient-il.

La tradition orale

Reste que Sylvain Rivière l'a bien quittée, sa Gaspésie natale, pour migrer vers les îles de la Madeleine. Mais, là encore, il s'est plongé dans l'histoire du pays, en a ramassé les traces. Il a marché dans les pas du père Anselme Chiasson, ce prêtre capucin originaire de Cheticamp, en Nouvelle-Écosse, qui a entrepris en 1957 un voyage de collecte de tradition orale des anciens, du Cap-Breton aux îles de la Madeleine.

Le prêtre a ainsi récolté plus de 1000 chansons et des centaines de contes et de légendes. À sa suite, et un peu pour lui rendre hommage, Sylvain Rivière a fondé il y a cinq ans le festival Contes-en-îles, qui se déroule en septembre dans le délicieux automne des îles et où les conteurs locaux se mêlent aux conteurs étrangers, dans une grande fête de la parole. Assoiffé de justice, Sylvain Rivière essaie toujours, dans la programmation artistique de ce festival, de rétablir certaines iniquités de l'histoire.

La parole, cette année, était donnée aux femmes. L'an prochain devrait voir arriver une importante délégation de conteurs africains. Cet automne, on retrouvait au festival un groupe important de conteuses acadiennes, et le prix Anselme-Chiasson y a été remis à la comédienne acadienne Viola Léger.

«Lorsqu'il a collecté les contes aux îles de la Madeleine, le père Anselme a trouvé que 75 % des conteurs venaient du canton des Caps, à Fatima. C'était des Leblanc et des Lapierre. Et c'est de là que venaient les meilleurs musiciens aussi», raconte Sylvain Rivière. Comme le père Anselme, l'écrivain est préoccupé de forger la mémoire, de laisser des traces. En 2003, il publiait aux éditions du Passage Têtes de violon, un livre superbe sur les violoneux des îles, où figurent aussi les photographies de Maude Jomphe.

«Le violon, dit-il, tient la planète au complet sur ses quatre cordes. C'est l'instrument des tziganes, des gitans, celui qu'on traîne en exil. Il ressemble à l'humain, avec ses ouïes, son âme.» Ce livre est dédié à Aurélien Jomphe, «le gitan de l'archet madelinot», sorte de légende des îles qui pouvait mener une veillée pendant deux semaines, mort il y a vingt ans et à qui le conteur Jocelyn Bérubé consacre d'ailleurs un monologue.

«Comme beaucoup de Madelinots, Aurélien Jomphe était un exilé», raconte Sylvain Rivière, qui rappelle du coup l'exil des Madelinots vers le Lac-Saint-Jean, au moment de la construction du barrage de Shipshaw, ou encore vers Kenogami, vers Verdun, vers le Lac-aux-Saumons ou vers la Côte-Nord. «Le grand-père de Gilles Vigneault vient du Havre-Aubert, aux îles de la Madeleine», dit-il. Car la vie n'a pas toujours été facile pour les habitants des îles. «Jusque dans les années 1800, ceux qui vivaient ici étaient des serfs, qui payaient une rente au seigneur.»

Les récits des quêteux

Mais ce sont les marginaux qui inspirent d'abord et avant tout Sylvain Rivière, qui dit avoir trouvé le goût des histoires dans les récits des quêteux qui traversaient son enfance à Carleton, en Gaspésie. La Saison des quêteux, comme le dit le titre de l'un de ses recueils de contes, c'est le printemps, alors que le climat permet tous les vagabondages, sort les mendiants de la ville.

Ces quêteux, que la famille de Rivière accueillait la porte grande ouverte, sont en fait des gens de petits métiers. «Ils faisaient des échanges pour assurer leur survie. Ils affilaient des couteaux, débossaient des chaudrons, faisaient disparaître des verrues. Ils nous apportaient des nouvelles d'un monde qu'on ne connaissait pas», se souvient Rivière.

Dans un livre pour enfants intitulé Le Petit Guillaume, publié aux 400 Coups, il raconte cette rencontre avec Adelme Porlier, quêteux de son état, «poète du dimanche, quêteux de grand chemin» qui avait fabriqué devant lui, et à son grand émerveillement, un petit bonhomme de bois. Aujourd'hui, encore, dans la grande maison de Bassin, le petit Guillaume sculpté par Adelme trône et préside à l'imagination de Rivière.

L'écrivain de la mer et des mouvances n'a d'ailleurs pas fini son périple. Il pense peut-être racheter une maison dans sa Gaspésie natale.

«Les gens me prennent pour un fou parce que ça fait 30 ans que je dis que le meilleur de la Gaspésie s'en vient. Depuis cinq ans, il y a beaucoup de gens qui reviennent. À Gaspé, le maire a 30 ans, celui de Carleton, 32 ans. Ils sont allés en ville et ont décidé de revenir vers ce paradis merveilleux», dit-il.

Le printemps dernier, Sylvain Rivière a fait un tour des polyvalentes de Gaspésie pour livrer un message de fierté et de dignité. Le plus important, dit-il, c'est de croire à ses rêves. Et ses rêves à lui concernent les habitants de tout un pays.