Moscou - Le gaz a causé la mort de 115 otages

Moscou — Cent-dix sept otages sont morts à Moscou, dont 115 en raison de l'absorption d'un gaz narcotique utilisé par les forces spéciales russes pour mettre fin à la prise d'otages par un commando tchétchène.

Sur un total de 117 otages décédés, deux seulement sont morts par balles, avant l'assaut, et tous les autres à cause d'un gaz spécial, a indiqué le chef des services de santé de Moscou, Andreï Seltsovski.

Il s'agit d'une «substance narcotique» qui est «utilisée pour l'anesthésie générale», a précisé de son côté le docteur Evgueni Loujnikov, chef du service de toxicologie de l'hôpital Sklifasovski.

Interrogé samedi sur la nature des «moyens spéciaux» utilisés pour libérer les otages, le vice-ministre de l'Intérieur Vladimir Vassiliev avait répondu: «Laissons donc le soin aux prochains preneurs d'otages de les découvrir.»

L'édition en ligne du quotidien Moskovski Komsomolets a présenté le témoignage d'un «participant à l'assaut», selon lequel «nous avons un peu exagéré le dosage pour être complètement sûrs» de neutraliser les femmes kamikazes du commando avant qu'elles ne puissent actionner leurs charges d'explosifs.

Une affirmation accréditée par un expert russe en armes chimiques, Lev Fedorov, selon lequel le gaz utilisé est une «arme chimique non létale développée pendant la Guerre froide», qui «permet de neutraliser temporairement un adversaire». Il a fait porter la responsabilité de la mort des otages sur une trop forte concentration de gaz et sur l'état très affaibli de ces derniers après presque trois jours de détention sans nourriture solide.

Le gaz sarin a par ailleurs été évoqué par un ex-otage bulgare qui a indiqué avoir entendu les médecins de l'hôpital où il est soigné affirmer que les forces russes avaient eu recours à cette arme chimique.

«La première information que j'ai entendue des médecins quand j'ai repris conscience, était que du gaz sarin avait été diffusé dans la salle [du théâtre où étaient détenus les otages], j'ignore si c'est vrai», a déclaré dans une interview à la radio bulgare Vesselin Nedkov, un Bulgare de 28 ans. «Les gens se sentaient très mal, avec des vomissements violents et la substance était de couleur noire», a-t-il indiqué.

M. Nedkov a estimé avoir repris conscience «avec beaucoup de convulsions deux à trois heures» après l'utilisation du gaz par les forces russes ayant libéré les otages. Il a ajouté qu'il se sentait déjà bien, mais était toujours hospitalisé «pour des analyses».

Selon une chimiste bulgare interrogée par l'AFP, le gaz sarin est «un neuroparalytique sans couleur ni odeur qui peut être mortel en concentration élevée».

Quelque 800 otages étaient détenus par un commando tchétchène de plus de cinquante membres, dont au moins 18 femmes, depuis mercredi soir dans le théâtre de la Doubrovka. Le commando exigeait la fin de la guerre en Tchétchénie, qui dure depuis plus de trois ans. Selon la version officielle des événements, l'assaut a été donné car le commando avait commencé à tuer des otages très tôt samedi, mais selon d'autres sources il aurait pu commencer avant la mort des otages. L'annonce de la libération des premiers otages est intervenue samedi vers 7h15.

Hier, le bilan des morts s'élevait à 117, alors que le ministère de la Santé l'avait établi quelques heures plus tôt à 118 personnes. Il s'agit de 63 hommes et 54 femmes.

Des otages libérés ont retrouvé leurs proches, mais 646 autres étaient encore hospitalisés hier, 150 étant en réanimation parmi lesquels 45 dans un état grave, selon M. Seltsovski.

Des familles se pressaient devant les entrées des hôpitaux en début d'après-midi pour récupérer des parents. D'après un projet du gouvernement de la ville de Moscou, dont a fait état la radio moscovite Echo, les familles des victimes recevront chacune l'équivalent de 3200 dollars américains.

Les autorités gardaient le silence sur l'identité des victimes, et de nombreuses personnes angoissées, ne trouvant pas le nom d'un des leurs sur les listes de survivants affichées aux portes des hôpitaux, couraient d'un établissement à l'autre en dénonçant le manque d'informations.

«Pardonnez-nous, nous n'avons pas pu sauver tout le monde», avait déclaré samedi soir le président Vladimir Poutine à la télévision russe, en jugeant que «chacun de nous comprenait qu'il fallait être prêt au pire».

L'ambassade des États-Unis à Moscou a demandé, sans succès, aux autorités russes de préciser le type de gaz utilisé, en expliquant avoir besoin de l'information pour le traitement d'une ressortissante américaine hospitalisée.

La radio Echo, comme le quotidien Kommersant, se sont interrogés sur le nombre exact de personnes tuées, les raisons de leur décès et le déroulement de l'opération, sur laquelle la population russe a porté initialement un jugement favorable.

D'autant plus que le commando avait installé une quantité impressionnante d'explosifs dans le bâtiment et que certains de ses membres étaient munis de ceintures explosives. Cinquante membres du commando sont morts, et au moins deux d'entre eux ont été arrêtés, selon les autorités russes.

Dans son adresse télévisée de samedi, le président Poutine a qualifié les preneurs d'otages d'«ordures», tout en jugeant que la fermeté des autorités avait «prouvé qu'on ne peut pas mettre la Russie à genoux».

La présidence russe a annoncé une journée de deuil national pour aujourd'hui. Vladimir Poutine a affiché une image d'intransigeance face aux preneurs d'otages, et pour l'instant sa popularité en sort grandie, selon un expert. «La catastrophe menaçait Poutine en tant que dirigeant, et elle n'a pas eu lieu. Le président accumule donc du capital politique», a estimé le sociologue Alexeï Levinson.

Par contre, le sociologue Lev Goutkov juge que les autorités se sont conduites «de façon cruelle et irresponsable».

Quant au politologue Vladimir Pribylovski, il constate que «les autorités traitent mal notre peuple, mais c'est parce que le peuple lui-même n'accorde pas beaucoup de valeur à la vie, l'important c'est l'homme fort».

Le succès relatif de l'opération devrait conduire à un durcissement de la position de Moscou sur le conflit tchétchène.

Dès hier, le ministère russe des Affaires étrangères a menacé de boycotter un sommet Russie-UE en novembre à Copenhague si un «congrès» sur la Tchétchénie se déroule comme prévu dans la capitale danoise aujourd'hui et mardi. La réunion veut promouvoir une solution politique au conflit russo-tchétchène, selon ses organisateurs. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Valeri Lochinine, a accusé «les autorités danoises d'être solidaires des terroristes tchétchènes».

Mais le ministre danois des Affaires étrangères Per Stig Moeller a aussitôt rejeté la demande de Moscou d'interdire l'organisation de la réunion en déclarant qu'il «ne peut, ni ne veut l'interdire».

Un proche du président tchétchène Aslan Maskhadov a de son côté estimé hier que les extrémistes tchétchènes à l'origine de la prise d'otages pourraient attaquer une centrale nucléaire. Les responsables tchétchènes élus, eux-mêmes favorables à une solution négociée avec Moscou, ne peuvent contrôler les militants les plus extrémistes, a expliqué Akhmed Zakaïev.

«Nous ne pouvons garantir qu'il n'y aura pas une autre opération sur le territoire russe», a-t-il déclaré depuis Copenhague, où il participait à une conférence.