L'entrevue - Petit Michel, grand Dumont

Michel Dumont
Photo: Jacques Grenier Michel Dumont

«J'ai 61 ans, mais je me sens comme si j'en avais 25, lance Michel Dumont, l'oeil à la fois coquin et fonceur. Il y a toujours à l'intérieur de moi le petit Michel, un enfant qui aime s'amuser, qui veut des récompenses, s'accorder des plaisirs quand il a bien travaillé. Les gens qui me connaissent peu s'imaginent qu'il n'existe que le Dumont qui sait toujours ses textes par coeur, qui est responsable et sérieux. Or rien n'est plus faux.»

Celui qui, en plus de 30 ans de métier, a cumulé les grands rôles tant au petit écran qu'au grand, sans compter sa présence au théâtre à chaque saison, est tout sauf blasé. Quoi qu'il exprime, il le fait avec fougue. «J'en connais des gens qui ont tout vu, tout vécu, qui savent tout, et je trouve cela tellement triste.» Pour le comédien, «la passion, c'est la vie, mais c'est dur, de nos jours, d'être passionné».

Lorsqu'il a terminé ses études, raconte-t-il, même si les diplômés en lettres n'ont jamais eu de carrière assurée, les finissants sentaient le monde s'ouvrir devant eux. Ils étaient pleins d'espoir. «Aujourd'hui, les jeunes disent qu'ils n'apprennent rien à l'école et ils ne veulent rien apprendre non plus, disant que cela ne leur servirait à rien de toute façon. Je ne voudrais pas avoir de jeunes enfants aujourd'hui, de peur de ce que la société deviendra. Que peut-elle devenir si les jeunes générations n'ont ni espoir ni passion. Je trouve cela terrible.» Pessimiste? On devine qu'il ne l'est pas de nature, mais que le sort des jeunes le touche.

Ancien professeur lui-même — il n'a commencé sa carrière de comédien professionnel qu'à 29 ans, après quelques années d'enseignement —, il n'a de cesse de citer les différents instituteurs qui l'ont accompagné dans son apprentissage de la vie, qui l'ont aidé à devenir ce qu'il est aujourd'hui.

Untel lui a fait découvrir le théâtre en glissant sur son pupitre un exemplaire de Cyrano de Bergerac. L'autre lui a appris à faire des liens entre les différents savoirs, de la science aux arts en passant par l'histoire. À la lumière de ces précieuses influences, l'homme ne peut que déplorer le fait que les enseignants passent maintenant si rapidement dans la vie des étudiants qu'ils n'ont pas le temps de les connaître ni d'aider chacun d'eux à exploiter son potentiel.

Histoire de famille

La mère de Michel Dumont a aussi su déceler la nature profonde de son fils et l'encourager à cultiver ses intérêts. «Alors que Dumont le responsable, c'est mon père, le petit Michel, c'est elle.» Ensemble, ils écoutaient le théâtre Ford à la radio, ainsi que l'opéra; en outre, elle lui a fait découvrir la lecture, le cinéma. «Je n'en revenais pas que quelque chose de si merveilleux puisse exister», dit-il à propos du septième art, encore animé, quelque 50 ans plus tard, du même enchantement.

En revanche, ce fils d'une famille saguenayenne de neuf enfants n'a jamais entendu son père lui témoigner son amour et c'est une lacune qui l'a marqué à vie. C'est sans doute pour cela que Michel Dumont s'efforce aujourd'hui de communiquer à ceux qui l'entourent les sentiments qu'ils lui inspirent. «Il m'arrive fréquemment d'appeler un comédien, par exemple, et de lui dire que je l'ai vu jouer dans telle pièce et qu'il était bon. Il y a aussi les notes que l'on s'envoie avant la première. Souvent, on y apprend les sentiments qu'ont à notre égard les partenaires avec qui on répète depuis des mois.

Par écrit, c'est peut-être plus facile de s'ouvrir.» Et sur ce, il cite Antoine de Saint-Exupéry qui disait que le seul luxe de l'être humain consiste en ses relations humaines.

Si cette citation lui plaît particulièrement, elle n'est certes pas la seule. «J'adore les citations. Je trouve qu'une bonne citation pose tout de suite le sujet pour que tous le comprennent.» Il faut l'entendre lancer ses citations favorites en vrac. Sacha Guitry: «Le mariage est comme un restaurant, aussitôt qu'on est servi, on regarde dans l'assiette des autres.» Oscar Wilde à Winston Churchill: «Je vous invite à la première de ma pièce, venez avec un ami, si vous en avez un.» Winston Churchill à Oscar Wilde: «Je ne pourrai assister à la première de votre spectacle, j'irai donc à la deuxième, s'il y en a une.» Il faut voir le comédien s'amuser ferme devant l'éloquence de ces mots d'esprit.

Théâtre d'émotion

Fort et sensible, capable à la fois de maîtriser les situations les plus diverses et d'exprimer ses sentiments, Michel Dumont serait-il l'homme moderne parfait? Il éclate d'un grand rire. Pourtant, ce que les hommes semblent trouver si difficile à concilier, jusqu'à se réclamer d'une crise identitaire masculine en bonne et due forme, il y arrive parfaitement et, qui plus est, en tire un épanouissement palpable. «Oui, mais attention, j'ai fait quelques dépressions aussi. Cela m'a pris un certain temps avant d'assumer l'enfant en moi et d'en prendre soin. Quant aux gars qui me disent ne pas savoir ce que veulent les femmes, je leur réponds: eh bien, demandez-leur et écoutez-les!» L'idée a du bon.

Autre suggestion dumontienne digne d'intérêt: il faudrait axer nos rapports avec autrui davantage sur la tolérance. «Il me semble qu'on devient de plus en plus intolérants, et ce, à l'échelle planétaire. On devrait plutôt aspirer à la tendresse face à autrui. La tendresse, c'est la plus belle chose au monde.» Accepter les autres tels qu'ils sont, respecter les différences, choisir le type de relation le plus constructif, celui de l'aide et de l'amour, est l'idéal auquel tend Michel Dumont.

Il n'y a rien de surprenant dans le fait que de ce philanthrope — au sens littéral du terme: qui aime le genre humain — feu Jean Duceppe ait fait son héritier. Sur le babillard de son bureau, Michel Dumont conserve précieusement une photographie du maître des planches où figure l'orientation qu'il a voulu donner à son théâtre: «Il faut que le théâtre soit la fête du grand public. Je veux le faire rire ou le faire pleurer; je veux réussir à l'atteindre, à le toucher, comme dans la vie.» C'est toujours ce que le directeur artistique garde en tête lorsqu'il choisit des textes.

Cela dit, avec L'Année du championnat, de Jason Miller, présentée à partir de mercredi, la Compagnie Jean-Duceppe fera aussi réfléchir son public. «C'est renversant à quel point ce texte, écrit en 1973, est d'actualité. Cinq Américains qui, il y a 20 ans, ont gagné le championnat de basketball, sont enfermés dans leur bunker. Ils sont vulgaires, bornés, racistes, sexistes mais croient dur comme fer au rêve américain. C'est une charge incroyable contre l'intolérance.» Michel Dumont y interprétera l'entraîneur.

«J'ai hâte de la présenter, cette pièce», lance-t-il, convaincu et convaincant. Souhaitons que le grand Dumont continue de prendre bien soin du petit Michel pour que dans l'oeil de l'homme de théâtre brille encore longtemps cette flamme contagieuse.