Un an d'attente pour apprendre le français

L'enseignement du français aux immigrants en région connaît des ratés. L'application uniforme des normes bureaucratiques du gouvernement du Québec entraîne jusqu'à un an d'attente pour que des immigrants adultes bénéficient de cours de français. Quant aux enfants immigrants, la plupart doivent se contenter d'une heure de français par semaine.

Malgré sa politique de régionalisation de l'immigration adoptée il y a deux ans, le gouvernement du Québec n'a pas adapté à la réalité régionale le critère déterminant l'offre de cours de français, soit le nombre minimum d'immigrants. Du coup, tant qu'il n'y a pas 18 immigrants adultes dans une région, il n'y pas de formation disponible comme l'a constaté Le Devoir.

Un couple d'origine afghane attend ainsi depuis un an à Granby, et ce n'est pas un cas isolé, indique le directeur général de l'organisme d'accueil Solidarité ethnique régionale de la Yamaska (SERY), Jean-François Labelle. «Sur la base d'une équité dans les programmes gouvernementaux, on se retrouve avec une iniquité dans les services. À Montréal, la loi du nombre change tout», affirme M. Labelle.

Dans la région de Joliette, des situations semblables se vivent régulièrement, souligne Bernard Bohmert, directeur du Comité régional d'éducation pour le développement international de Lanaudière (CREDIL). Le CREDIL est toutefois parvenu après quatre ans de bataille à obtenir une baisse du critère d'admission (environ 12 immigrants). Mais cette mesure demeure insuffisante, estime M. Bohmert qui parle du «je-m'en-foutisme gouvernemental».

«On est dans l'incohérence totale parce que le support gouvernemental n'est pas adéquat. On a pris le modèle de Montréal et on l'a appliqué aux régions. Dès qu'il y a cinq personnes, il faudrait ouvrir des cours de français pour accélérer l'intégration des immigrants à la société en général et au marché du travail, en particulier», croit-il.

Le problème touche également les enfants immigrants dont la formation en français relève non pas du ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration (MRCI) comme pour les adultes, mais du ministère de l'Éducation (MEQ). Là encore, le gouvernement a uniformisé le soutien dans toute la province, provoquant des disparités importantes entre la région de Montréal où se concentre l'immigration et le reste du Québec.

Par exemple, le MEQ verse une allocation mensuelle de 110 $ pour chaque élève immigrant de la maternelle, pendant dix mois. À Montréal, le grand nombre de jeunes immigrants permet la mise en place de classes d'accueil où les enfants bénéficieront d'un apprentissage du français durant toute l'année scolaire.

En région, si une école reçoit peu d'enfants immigrants, il est impossible de créer une telle classe. Les 110 $ représentent le paiement d'environ deux heures de salaire pour un enseignant qui, en règle générale, n'a aucune compétence particulière en enseignement du français langue seconde ou en relations interculturelles.

«La dispersion des ressources sur le terrain ne favorise pas une bonne distribution des services», assure Bernard Bohmert.

À l'école primaire Saint-Eugène de Granby, le directeur Gilles Rheault souligne que le manque de ressources entraîne une immersion totale chez les enfants qui, du point de vue social, s'avère une réussite. Les problèmes notés sont plutôt d'ordre scolaire. Actuellement, à Saint-Eugène, une dizaine d'enfants immigrants reçoivent des cours de français à raison d'une heure tous les deux ou trois jours.

Il semble également y avoir des répercussions du côté des enseignants dont la tâche s'alourdit avec la présence dans la classe d'enfants qui ne comprennent pas le français. Tant M. Labelle que M. Bohmert estiment qu'il s'agit là d'un casse-tête majeur.

«Si on ne repense pas la façon d'appliquer les mesures gouvernementales en région, on n'aura jamais une régionalisation de l'immigration. Elle va rester fondée sur la pensée magique», estime Jean-François Labelle.

Concrètement, le plan gouvernemental de régionalisation de l'immigration n'atteint pas les objectifs fixés. Comme le révélait Le Devoir la semaine dernière, seulement 8,5 % des nouveaux arrivants, plutôt que les 25 % prévus, s'établissent à l'extérieur du Grand Montréal et de Québec.

En 2001, la première année d'application du plan, on ne compte que 3196 immigrants installés en région sur les 37 500 immigrants admis au Québec. Le gouvernemental prévoyait l'établissement de 17 000 immigrants hors de la région de Montréal en trois ans, et de 9000 à 11 000 immigrants à Québec pour la même période.

Manque de logements

Comme rien ne semble simple pour permettre d'attirer les immigrants en région, s'ajoute au problème des cours de français celui du manque de logements. Au début de la semaine dernière, le MRCI dirigeait trois familles de réfugiés à Joliette pour lesquelles le CREDIL n'avait que deux logements disponibles. Devant cette situation, les fonctionnaires ont recommandé d'entasser deux familles dans le même logement.

À Québec, la crise du logement a également des répercussions sur l'immigration. Au Centre multiethnique de Québec, un organisme d'accueil des immigrants, on considère la nouvelle mesure de restriction des permis de conduire aux immigrants comme «un embarras» supplémentaire pour la régionalisation de l'immigration. La Société d'assurance automobile du Québec a récemment centralisé à Montréal la validation des permis de conduire étrangers.

«Ça n'a pas de bon sens. C'est un service public régulier qui devrait être offert en région. C'est complètement ridicule que, sous prétexte qu'une personne est immigrante, elle doive se déplacer à Montréal. Ça doit être changé sinon les immigrants seront perçus comme des citoyens de seconde zone», soutient la directrice du Centre multiethnique de Québec, Karine Verreault.

Cette dernière se montre toutefois très confiante dans l'objectif de Québec pour l'établissement d'immigrants en région. «La régionalisation de l'immigration, ce n'est pas seulement une politique gouvernementale. C'est aussi un effet de société. À partir du moment où il y a plus de structures d'accueil dans les régions, ça ouvre des portes», croit Mme Verreault.

Il n'en demeure pas moins que le dossier de la régionalisation est fort complexe. Pour Bernard Bohmert du CREDIL, le problème tire son origine principalement du manque de suivi au sein du gouvernement; en huit ans de pouvoir du gouvernement du Parti québécois, huit personnes différentes ont eu la charge du ministère de l'Immigration. «La ronde ministérielle provoque des ralentissements dans l'administration et chacun souhaite laisser sa trace ce qui entraîne des refontes administratives», conclut-il.