Féminisation des professions - Déjà, 71 % des médecins de famille sont des femmes

Docteures, avocates, pharmaciennes... l'arrivée des femmes dans les professions libérales autrefois réservées aux hommes soulève bien des questions. Quel est l'impact de la féminisation? Dans quels secteurs d'activité se concentrent les femmes? Ce qu'il faut savoir.

La féminisation des professions est un phénomène qui ira en s'accentuant. En effet, les étudiantes sont plus nombreuses que les étudiants dans presque toutes les disciplines à l'université et celles-ci joindront bientôt les rangs des ordres professionnels. Selon les statistiques de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec, les femmes constituent 57,7 % des effectifs totaux et représentent 58, 8 % des inscriptions au premier cycle, 55, 6 % au deuxième cycle et 47,8 % au troisième cycle.

D'ores et déjà, la médecine s'est largement féminisée au Québec. Une récente étude du Groupe de recherche interdisciplinaire en santé (GRIS) indique que la proportion des femmes en médecine est passée de 27 à 36 % entre 1994 et 2003. Résultat: les femmes représentent 71 % des médecins de famille et 56 % des spécialistes de moins de 35 ans. Cette tendance se poursuivra au cours des prochaines années puisque que le nombre de femmes admises en médecine est plus élevé que celui des hommes. Par exemple, à l'Université de Montréal, les deux tiers des candidats inscrits en médecine sont en fait des candidates.

Une pratique différente

Selon le Dr Jean Rodrigue, directeur de la planification à la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, l'arrivée des femmes en médecine a eu un impact sur la pratique. «Elles sont jeunes et en âge de procréer. Souvent, elles doivent concilier le travail et la famille. Elles optent donc pour des secteurs d'activité où elles peuvent exercer un contrôle sur leur horaire. Travailler sur appels, la nuit, ce n'est pas simple lorsqu'on a de jeunes enfants.» D'après lui, la recherche d'un meilleur équilibre travail-famille préoccupe aussi de plus en plus les jeunes médecins, qui souhaitent avoir une qualité de vie.

Toujours selon les données du GRIS, même si l'écart tend à se rétrécir, les femmes travaillent en général un peu moins d'heures que leurs collègues masculins (respectivement 45 et 49,1 heures). Sur ce point, le Dr Rodrigue fait une nuance importante. «Les femmes travaillent différemment des hommes. Des études indiquent qu'elles accordent plus d'importance à la prévention, au travail d'équipe et à la communication avec les patients que leurs homologues masculins, ce qui ne peut qu'être bénéfique.»

Le nombre grandissant de médecins féminins suscite toutefois des inquiétudes. Le Dr Louis Morazin, vice-président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, explique que certaines spécialités sont durement touchées par le manque d'hommes. «Lorsque les femmes optent pour une spécialité, elles choisissent notamment la psychiatrie ou la pédiatrie, dit-il. Les spécialités les plus rudes, comme la chirurgie orthopédique, la chirurgie cardiaque et la médecine d'urgence, ne les attirent pas. Cela risque d'avoir un impact sur la prestation des services offerts à la population.»

La féminisation de la médecine risque-t-elle d'aggraver la pénurie des effectifs médicaux qui sévit au Québec? «Il ne faut surtout pas dramatiser», répond le Dr Yves Lamontagne, président du Collège des médecins du Québec. Selon lui, les universités devraient toutefois utiliser de nouveaux moyens pour évaluer les candidats afin d'atteindre un meilleur équilibre entre les sexes. Actuellement, les étudiants sont choisis à partir de leurs notes, qui comptent pour 50 % de l'évaluation, et d'entrevues pour les 50 % restants.

Un statut de salarié

Les femmes se sont également taillé une place de choix dans la profession pharmaceutique, où elles constituent plus de 60 % des effectifs. Cependant, les pharmaciennes, à l'instar des femmes médecins, se concentrent dans certains secteurs. Par ailleurs, elles sont plus nombreuses à opter pour le statut de salarié (respectivement 67,5 % et 74,7 % des salariés dans les officines et dans les établissements publics sont des femmes). À l'inverse, seulement 40,3 % des propriétaires de pharmacie sont des femmes. «Celles-ci sont peut-être plus attirées par une pratique clinique dans laquelle les aspects commerciaux et financiers n'entrent pas en jeu», avance Manon Lambert, secrétaire générale de l'Ordre des pharmaciens du Québec, précisant qu'il s'agit d'une hypothèse.

Des écarts de revenu importants

Les femmes se démarquent aussi en droit. En fait, 45 % des professionnels inscrits au tableau de l'ordre sont des avocates, ce qui est le plus haut taux au Canada. La loi du nombre ne joue toutefois pas en leur faveur. Selon les données les plus récentes de Statistique Canada, en 2001, il y avait un écart de revenu de 30 000 $ entre les hommes et les femmes qui pratiquaient le droit au Québec.

Fanie Pelletier, conseillère à l'équité au Barreau du Québec, explique que plusieurs facteurs sont à l'origine de ce phénomène. «La plupart des avocates sont plus jeunes et moins expérimentées que leurs collègues masculins. Elles demandent donc des honoraires moins élevés. Elles choisissent également des secteurs moins lucratifs, comme le droit de la famille, et sont omniprésentes au gouvernement où elles peuvent bénéficier d'avantages sociaux, notamment lors d'une grossesse, mais où les salaires sont moindres.»

Malheureusement, les avocates ont également moins de possibilités de progresser dans leur carrière que leurs homologues masculins. Au Québec, seulement 30 % des juges et environ 15 % des associés dans les cabinets d'avocats sont des femmes. À ce sujet, Jeannine David-McNeil, professeure honoraire à l'École des hautes études commerciales et consultante en équité salariale, fait observer que l'organisation du travail dans les grands cabinets ne favorise pas les femmes. «Les grands cabinets sont gérés par des hommes et ont des normes de performance masculines. Par exemple, ils exigent 2000 heures facturées par année, sans parler du travail en soirée et durant les fins de semaine. En raison de leurs obligations familiales, les femmes ne peuvent pas tenir le rythme.»

À l'instar des avocates, les femmes notaires ont des revenus moins élevés que leurs homologues masculins. Ainsi, un sondage mené auprès des notaires en 2002 indique que 50 % des femmes travaillent moins de 40 heures par semaine, comparativement à 29 % des hommes. Au plan des revenus, 55 % des femmes notaires gagnent moins de 50 000 $ par année, comparativement à 35 % de leurs collègues masculins. En ce qui a trait aux femmes notaires salariées dans une étude, 78 % d'entre elles gagnent moins de 30 000 $ par année. En 2003, les notaires se sont même penchés sur l'effet de la féminisation sur leurs revenus à l'occasion du congrès annuel de la Chambre des notaires du Québec.

Une bonne chose

Notaire depuis 22 ans, Louise-Marie Lemieux ne voit pas la féminisation comme un problème, mais plutôt comme une évolution normale de la profession. «Il faut faire attention aux clichés. On a dit que les femmes étaient moins présentes dans les domaines plus lucratifs comme le droit des affaires, mais je ne suis pas convaincue de cela. Il y a des champs de pratique de la profession notariale qui sont moins développés que d'autres. Parce qu'elles ont souvent plus d'empathie et une écoute plus grande que les hommes, les femmes donnent une couleur différente à la pratique. Le "mélange des genres" est la meilleure chose qui pouvait arriver et c'est la clientèle qui en bénéficie, quelle que soit la profession.»

Même son de cloche de la part de Jeannine David-McNeil, qui estime cependant que les femmes professionnelles n'ont pas la partie facile. «Certaines professions n'ont pas fait beaucoup d'efforts pour s'adapter aux besoins des femmes, à la façon dont elles veulent pratiquer et à leur double responsabilité de professionnelle et de mère. Il reste beaucoup de chemin à faire pour faciliter l'intégration des femmes professionnelles», conclut-elle.

Collaboratrice du Devoir