Perspectives - «Il appartient à notre monde»

L'arrestation de suspects dans l'affaire du tireur fou de Washington n'y change rien: toute cette histoire est profondément atypique. On est dans la série de meurtres mais sans meurtrier en série, dans la terreur mais sans que l'on sombre dans le terrorisme, dans le hasard aussi, mais si soigneusement choisi.

Ce tireur (et son comparse) n'est pas pour autant complètement hors norme. Au contraire, fait valoir Jean-François Côté, sociologue à l'Université du Québec à Montréal, «il appartient complètement à notre monde»: celui d'une société de masse, anonyme, où la mort peut survenir sans raison.

«Le meilleur exemple, ce sont les accidents de la route la fin de semaine, poursuit M. Côté. Le vendredi soir, on sait que dans les deux jours qui viennent, des gens vont mourir, mais on ne sait pas qui. Avec le tireur, d'un point de vue statistique, on est devant cette même scène d'indétermination.»

Le tireur, lui, a franchi un pas de plus: il a voulu être celui qui contrôle la statistique. Pour ce faire, l'important n'était pas le choix des victimes — ce qui est la caractéristique première des tueurs en série. C'était le contrôle de l'environnement, de l'aire de jeu.

«Ces deux gars-là avaient un modus operandi», constate le criminologue Jean-Paul Brodeur, de l'Université de Montréal. «Le site de tir n'était absolument pas choisi au hasard, et c'est une fois qu'ils avaient trouvé leur embuscade qu'ils se trouvaient une victime, à distance.»

Cette façon d'opter pour des lieux publics très passants ne faisait pas que faciliter la fuite après le meurtre: elle répondait aussi à une manière bien particulière de faire se croiser hasard et anonymat. «Tout le monde passe là, n'importe qui passe là, donc personne ne passe là», comme le résume Jean-François Côté.

Or ce mode d'opération est complètement inusité dans ce type de crime, note M. Brodeur (qui précise qu'il impliquait forcément un duo: seule la présence d'un chauffeur pouvait permettre au tireur de quitter aussi vite des lieux qui étaient bouclés par les policiers en moins de sept minutes). Car ce qui manque, c'est la pulsion à laquelle répondent en général les grands meurtriers.

«Il y a peu de tueurs en série», note d'ailleurs le Dr Jacques Lesage, psychiatre à l'Institut Pinel et spécialiste de ces questions. «Il s'agit en général de meurtres sordides, où le tueur veut toucher la victime, jouir de son meurtre sur place. Ici, tout se passe très rapidement, et le tueur ne reste pas.»

«On ne peut pas non plus parler de tueur de masse — comme les Lépine, Fabrikant ou Lortie —, qui partent d'une idée plus ou moins rationnelle et qui posent ensuite un geste qui n'est pas stratégique puisqu'ils se font prendre tout de suite.»

Pour le Dr Lesage, même la référence au franc-tireur classique est fausse. «On trouve des francs-tireurs en situation de guerre. Mais en temps de guerre, des gestes deviennent tout à coup permis et même encouragés dans certains milieux. Il y a une grosse influence sociale qui joue et qu'on ne trouve pas dans le cas présent.»

Le Dr Lesage, comme bien d'autres avant lui, l'affirme: les psychiatres ont été complètement déroutés par les événements des trois dernières semaines et même par ce dénouement impliquant deux personnes, qui n'entrent dans aucune case d'analyse psychiatrique.

Jean-François Côté, lui, n'est pas un expert des tueurs en série. En fait, il s'intéresse peu à ce phénomène particulier. Mais en tant que sociologue de la culture, de l'urbanité et de la nord-américanité, il est clair que la violence traverse ses sujets d'étude. Or qui dit violence dit contrôle, et c'est cet aspect qui a retenu son attention.

«Le tireur a adopté une position de pouvoir face à l'indétermination, dit-il. C'est paradoxal, mais c'est comme un assiégé qui se défend. Et le jeu des médias est très important là-dedans. Ils se servent dans cette histoire, mais ils sont aussi asservis puisque c'est par eux que les policiers peuvent rejoindre le tireur. Mais pour le tireur, un "nobody", avoir toute cette attention des médias sur soi, c'est un nouveau signe de puissance dans un monde qui n'en accorde à personne.»

«Les médias ne font pas partie du phénomène mais de son déploiement», ajoute Jean-Paul Brodeur, évoquant le macabre aspect ludique de la trame des événements. «CNN ou Fox, les deux réseaux qui ont suivi l'affaire à la trace, disent que le tireur travaille probablement le week-end? Bing! Il frappe un samedi! Ils disent qu'il n'agit qu'entre certaines heures et pas la nuit? Le coup suivant, il tue aux petites heures du matin... Comme si le tireur disait: "Voici ce que vous prévoyez? Eh bien, on va vous déjouer."»

Un scénario qui semble avoir tenu le coup jusqu'à la fin puisque ce sont les tireurs eux-mêmes qui auraient donné à des policiers, désespérés, l'information qui devait mener à leur propre arrestation.

Depuis, les commentaires ont repris: évidemment, c'est un ancien soldat; évidemment, c'est un Muhammad, qui aurait tenu des propos antiaméricains... Les trois spécialistes interviewés par Le Devoir sont horripilés par ces amalgames simplistes. Chaque tueur en série n'a pas un passé militaire, chaque Muhammad n'est pas de la graine de terroriste.

D'ailleurs, rappelle M. Côté, un terroriste s'attaque à des cibles de pouvoir: le gouvernement fédéral pour Timothy McVeigh, en 1995 à Oklahoma City; les grandes tours-symboles que l'on sait le 11 septembre 2001; des entreprises de haute technologie pour Unabomber, qui a semé la terreur pendant 18 ans. Rien de dilué dans le message envoyé, alors que la signification des gestes du tireur de Washington reste floue.

Mais tout inusités soient-ils, les événements des dernières semaines n'ajoutent pas de nouveaux degrés à l'horreur. Les meurtriers en série existent depuis l'émergence de la société de masse, rappelle Jean-François Côté. Certains ont plus de victimes sur la conscience, d'autres leur ont fait subir d'horribles mutilations.

Et les États-Unis n'ont même pas le monopole de la chose: on en a vu en Europe, en Russie, au Canada, comme le rappellent encore les victimes de Robert Pickton, que l'on est à déterrer en banlieue de Vancouver.