Kyoto: le passé ne compte pas, dit Ottawa

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Ottawa - Tout le monde l'attendait: Ottawa a finalement déposé son plan d'action pour mettre en application le protocole de Kyoto. On y apprend que les citoyens devront faire leur part en réduisant de 20 % leurs émissions personnelles de gaz à effet de serre (GES), ce qui représente un cinquième de toutes les réductions qui devront être faites au Canada. Mais on y apprend surtout que les entreprises et provinces visionnaires qui avaient déjà commencé à contrôler leurs émissions risquent d'être pénalisées: on ne tiendra pas compte de leurs efforts.

La réaction n'a pas tardé à l'Assemblée nationale, où une motion déposée par le ministre André Boisclair dénonçant le plan fédéral a été adoptée à l'unanimité. Le Québec se vante d'être la province où l'augmentation des émissions de GES a été la plus faible au Canada depuis 1990 (année de référence du protocole de Kyoto): à peine 2,3 %, contre une moyenne canadienne 19,6 %.

Le plan proposé par Ottawa hier évalue quelles seront les émissions de gaz à effet de serre (GES) des gros pollueurs industriels en 2010. À partir de ces prédictions, Ottawa promet de leur octroyer gratuitement des permis de polluer correspondant à 85 % de ces émissions. Pour les 15 % restants, ils devront ou bien les éliminer, ou bien les «légaliser» en achetant des permis à d'autres entreprises, voire investir dans des projets à l'étranger qui réduisent d'autant les émissions là-bas.

Ainsi, en 2010, les émissions de GES de ces secteurs seront moindres de 15 % que ce qu'elles seraient si rien n'était fait, mais elles seront tout de même 14 % plus élevées que ce qu'elles étaient en 1990...

Le hic, c'est que le plan tel que proposé hier prévoit que ce pourcentage de 15 % sera le même pour tous les secteurs industriels, indépendamment des réductions que certains auraient pu avoir faites par le passé. En d'autres mots, le gouvernement fédéral, par la bande, pourrait inciter le secteur industriel à en faire le moins possible pour ne pas avoir à réduire ses émissions deux fois plutôt qu'une... D'où les sévères critiques à Québec, mais aussi dans d'autres provinces.

En entrevue avec Le Devoir, le ministre de l'Environnement de l'Alberta, Lorne Taylor, pourtant farouche opposant au protocole de Kyoto, déplorait cette approche. «Ce n'est pas respectueux de l'environnement, a déploré le ministre. Nous devrions encourager [l'industrie] à agir maintenant. Pourquoi une industrie ferait-elle des efforts maintenant si ces efforts ne sont pas reconnus par la suite?»

Le Bloc québécois a lui aussi déploré cette approche. «Le Québec et le Manitoba l'ont fait. Des entreprises et des industries l'ont fait aussi, a rappelé le député Bernard Bigras. Par exemple, l'industrie forestière canadienne a réussi à réduire de 19 % ses émissions de gaz à effet de serre depuis 1990. Aujourd'hui, on viendrait leur dire qu'ils auraient à payer plus que l'industrie pétrolière! Moi, je pense que c'est le principe du pollueur-payeur qui doit s'appliquer.»

Des entreprises qui ont fait des efforts n'ont pas rappelé Le Devoir hier. Quant à elle, Shell Canada a indiqué qu'il était «beaucoup trop tôt» pour commenter.

Le ministre fédéral de l'Environnement, David Anderson, a justifié cette approche en déclarant que les entreprises qui avaient pris l'initiative de devenir énergétiquement plus efficaces pour réduire leurs GES avaient récolté les fruits de leurs efforts en étant plus profitables et que le gouvernement n'avait pas à les récompenser une «deuxième fois».

«Il ne faut pas demander au fisc fédéral de payer ceux qui ont déjà bénéficié d'une augmentation de leur efficacité énergétique», a-t-il déclaré à la Chambre des communes.

Il a aussi laissé entendre que des compromis pourraient être conclus. Steven Guilbeault, du groupe Greenpeace, a d'ailleurs indiqué que selon les discussions qu'il avait eues avec de hauts responsables, le gouvernement fédéral, sans l'avoir inscrit dans la première version de son plan, envisageait l'idée d'un pourcentage variable de réduction de GES reflétant les efforts antérieurs faits d'un secteur à l'autre. Il s'agirait de 10 % pour les alumineries, 35 % pour le secteur du charbon et plus encore pour celui des sables bitumineux. «C'est ce vers quoi on se dirige. L'année 2010, c'est la meilleure façon de procéder», croit M. Guilbeault.

Les citoyens visés

Le plan d'Ottawa prévoit un apport important de M. et Mme Tout-le-monde pour réduire les GES du Canada d'une tranche de 15 à 20 millions de tonnes et ainsi combattre le réchauffement de la planète. Une liste de mesures sont suggérées.

- réduire l'utilisation de leurs automobiles de 10 % (0,5 tonne de GES par personne);

- remiser les véhicules utilitaires, les SUV et autres tanks urbains pour leur préférer des voitures à plus faible consommation. Un véhicule qui serait 25 % plus efficace permettrait d'éviter des émissions d'une tonne par année;

- rénover les maisons pour améliorer l'efficacité énergétique (deux tonnes);

- de façon générale, baisser le chauffage la nuit, utiliser la sécheuse à vêtements à pleine capacité et consommer moins d'eau chaude.

Chaque individu au Canada est personnellement responsable de l'émission de cinq tonnes de gaz à effet de serre chaque année. On vise à ramener ce chiffre à quatre.

Le plan dévoilé hier par le gouvernement fédéral n'indique pas comment on convaincra les citoyens de se montrer plus sensibles à la question. Tout au plus indique-t-on qu'à partir du prochain budget, en février, une séries d'incitatifs devraient être annoncés.

Par ailleurs, comme le révélait Le Devoir il y a quelques semaines, on se fixe comme objectif national de faire en sorte que 35 % de l'essence consommée contienne 10 % d'éthanol.

L'Alliance canadienne s'est en quelque sorte fait couper l'herbe sous le pied avec ce dépôt puisqu'elle menait toute sa journée d'opposition sur le protocole de Kyoto. Le chef Stephen Harper a continué à mettre en doute les preuves scientifiques sur les changements climatiques. Il a déploré qu'on insiste à ce point sur les changements climatiques, qui, selon lui, n'affectent pas l'environnement, plutôt que sur les pluies acides ou le smog.