Bouchard a eu la tête de Parizeau, disent les «orthodoxes»

«Jacques Parizeau a été trahi par les siens.» Pour la majorité des militants souverainistes rencontrés ces derniers mois par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, le départ de l'ancien premier ministre Parizeau est le résultat de tractations menées en coulisses par nul autre que son successeur, Lucien Bouchard.

Telle est la conclusion d'un autre des chapitres du document intitulé La mouvance souverainiste québécoise et la relance de la question nationale qu'a réalisé en septembre dernier le deuxième vice-président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, Yves Sabourin, à la demande expresse du président, Guy Bouthillier, et dont Le Devoir a obtenu copie.

À la suite de rencontres tenues aux quatre coins de la province de mai à septembre 2002, M. Sabourin écrit: «Tant dans la capitale nationale que dans la région du Montréal métropolitain, une majorité se dégage voulant que Jacques Parizeau ait été trahi par les siens. En ce sens, plusieurs ont mentionné que la fronde contre Parizeau a été téléguidée du bureau du chef de l'opposition à Ottawa, soit Lucien Bouchard. On parle alors d'une prise de contrôle de la machine péquiste, tout comme à l'époque de Pierre Marc Johnson, par les conservateurs.»

«Même si aucune preuve n'est amenée à ce sujet, poursuit-il, les "orthodoxes" considèrent que Parizeau n'a pas eu les coudées franches. Il a tenu bon contre vents et marées concernant la tenue du référendum de 1995. Malheureusement, il s'est plus occupé de la machine gouvernementale que de la machine de la permanence, c'est ce qui lui a coûté son poste», peut-on lire dans ce document par ailleurs truffé de fautes d'orthographe, que nous avons corrigées pour le bénéfice des lecteurs.

De la célèbre entrevue que Jacques Parizeau avait accordée à Stéphan Bureau le jour même du référendum de 1995, nul mot. Le premier ministre d'alors avait pourtant indiqué qu'une défaite mettrait fin à sa carrière politique. Ses déclarations sur «l'argent» et «le vote ethnique» n'auraient qu'accéléré les choses.

Les militants interviewés par la SSJB ne s'encombrent pas de ces nuances. Au contraire, le nom de Lucien Bouchard revient inlassablement dans le document de 30 pages et, à tout coup, l'ex-premier ministre est carrément traîné dans la boue. On lui en veut d'avoir été à l'origine de la démission de M. Parizeau, d'être arrivé tel un sauveur, d'avoir bâillonné les militants, d'avoir lié l'option souverainiste au déficit zéro, d'avoir orchestré les compressions dans le réseau de la santé, d'avoir permis à l'aile parlementaire de «s'accaparer le parti», etc. Bref, «les militants rencontrés, dans une très grande proportion, considèrent que Lucien Bouchard n'était pas à sa place à la direction du PQ».

Mais ce qui a réellement mis le feu aux poudres, selon M. Sabourin, c'est la condamnation, par Lucien Bouchard, des propos jugés racistes d'Yves Michaud à l'endroit des communautés juives. «Le vrai Lucien Bouchard apparaissait alors sous son vrai jour. Hargneux, coléreux, ne pouvant accepter la critique, voulant avoir le droit de vie ou de mort sur n'importe quel militant, exigeant allégeance à sa personne plutôt qu'à la cause. Ce genre de réflexion, je l'ai entendu dans toutes les régions visitées.»

Réactions multiples

Par ailleurs, les propos des militants rencontrés par la SSJB et dont Le Devoir faisait état hier ont suscité de multiples réactions, à commencer par la Société Saint-Jean-Baptiste elle-même. Guy Bouthillier, président de la SSJB, a envoyé une missive dans laquelle il laisse entendre de façon alambiquée que le document dont il est question est issu de discussions tenues sur Internet par des militants. Or il n'en est absolument rien.

Selon l'auteur du document, Yves Sabourin, le rapport «fait suite à une série de rencontres avec 147 militants et militantes souverainistes. Celles-ci se sont tenues entre les mois de mai et septembre 2002. [...] La première rencontre s'est tenue en présence du président général de la société», soit Guy Bouthillier en personne.

En outre, la SSJB précise que la position adoptée dans le document n'est pas celle de l'organisation. «S'il a été écrit par un membre du conseil général et adressé par lui à ses collègues, ce document ne constitue nullement un rapport du conseil général ni d'aucune de ses instances.»

Le premier ministre Bernard Landry et le Parti québécois ont également réagi hier, faisant savoir que M. Legault a toujours leur confiance malgré les propos rapportés hier. Selon le document de la SSJB, la présence de ministres jugés trop «à droite», à savoir François Legault, André Boisclair et Joseph Facal, indispose une bonne partie des militants souverainistes, qui vont jusqu'à demander leur «transfert» vers l'ADQ.

M. Legault est «plus social-démocrate que la plupart de mes collègues», a indiqué M. Landry, tandis que MM. Facal et Boisclair, tous deux d'anciens présidents de l'aile jeunesse du PQ, «connaissent parfaitement la doctrine du PQ». «Le Parti québécois est un parti progressiste, a ajouté M. Landry, et dans un parti progressiste, il peut y avoir différents courants. Il y a toujours eu diverses tendances, ça fait des partis plus équilibrés.»

Même son de cloche au Parti québécois, où Martin Dubé, directeur général, a déclaré que les propos recueillis par M. Sabourin ne correspondent en rien aux opinions partagées par la très grande majorité des membres du parti.

«Les ministres Boisclair, Facal et Legault incarnent le renouveau et la relève au sein de notre parti et ils ont à maintes reprises manifesté leur allégeance social-démocrate. Ces trois ministres peuvent donc compter sur tout notre appui.»

Deux des principaux intéressés ont également répliqué hier aux propos de M. Sabourin. André Boisclair n'a pas voulu «tirer sur [ses] amis de la SSJB» mais il a tout de même eu cette phrase: «Je me permettrais peut-être cette blague: en matière de stratégie, les troupes péquistes ne devraient pas souhaiter de vouloir aller de défaite en défaite jusqu'à la victoire.» Pour sa part, M. Legault a indiqué que ce sera à la population et aux militants de «juger» s'il est de droite ou non. M. Facal était à l'étranger hier.

Enfin, précisons que les 147 rencontres qui ont permis à M. Sabourin de produire son document se sont tenues un peu partout au Québec, comme cela est clairement précisé: «Provenance des militants rencontrés: une vingtaine de la région de la capitale nationale, une quinzaine de la région de Trois-Rivières, une vingtaine de la Montérégie, une dizaine de l'Estrie, une dizaine de l'Outaouais, une dizaine de Laval et de la rive nord de Montréal, une dizaine des Basses-Laurentides et de Lanaudière et, finalement, 52 du Montréal métropolitain.»