XIe sommet de la francophonie - Le Liban écorche Harper

Le président de la France, Jacques Chirac, discute avec Stephen Harper à l’ouverture du sommet de la Francophonie à Bucarest. De dos, à gauche, apparaît le président du Congo, Denis Sassou-Nguesso.
Photo: Agence Reuters Le président de la France, Jacques Chirac, discute avec Stephen Harper à l’ouverture du sommet de la Francophonie à Bucarest. De dos, à gauche, apparaît le président du Congo, Denis Sassou-Nguesso.

Bucarest — Le Liban a fait une entrée inattendue et remarquée hier à l'ouverture du onzième sommet de la Francophonie en critiquant ouvertement Stephen Harper. Attendu depuis des jours à cause de la partie de bras de fer qui se joue dans son pays, le ministre de la Culture, Tarek Mitri, n'avait pas laissé la poussière retomber qu'il prenait ouvertement à partie le premier ministre du Canada.

L'envoyé spécial du premier ministre Fouad Siniora n'a guère apprécié les remarques de Stephen Harper, qui avait jugé la réponse israélienne «mesurée» au début du conflit. «Je pense que les événements lui ont donné tort. La réponse israélienne, quels que soient les prétextes et la justification relative au droit d'Israël de se défendre, fut disproportionnellement grande. Il est de l'avis de tous que les principes du droit international et du droit humanitaire [...] n'ont pas été respectés par Israël. Je crois que cela est reconnu par beaucoup de pays.»

Même si le représentant du Liban se dit reconnaissant des déclarations canadiennes en faveur de la paix, il juge maladroite la position de Stephen Harper. «J'espère que le premier ministre du Canada a eu la possibilité de rectifier un tout petit peu ce qu'il a dit au tout début et qui aurait pu être dit autrement. C'est peut-être un peu maladroit de sa part.»

Le porte-parole de Stephen Harper, Dimitri Soudas, n'a pas souhaité répliquer au représentant libanais. Il s'est contenté de rappeler que la position du Canada à propos du Liban «n'a jamais changée, c'est la position du G8!». La déclaration de Tarek Mitri qui égratigne le Canada a eu d'autant plus d'écho qu'elle a été faite dans un grand forum international auquel assistent des délégations de 72 pays et que l'envoyé du président libanais est en quelque sorte devenu hier le héros de ce sommet.

Absent de l'ouverture, le Liban est en effet entré au sommet par la porte de derrière. Alors que les chefs d'État et de gouvernement semblaient se résigner à l'absence du pays du Cèdre, un coup de théâtre s'est produit en après-midi. Invité à rencontrer le président de la Roumanie, Traian Basescu, le ministre de la Culture libanais envoyé à Beyrouth par le premier ministre Fouad Siniora s'est empressé d'occuper le siège du Liban au début des travaux de la plénière.

Désavoué par son président, Tarek Mitri représente-t-il pour autant le Liban? «Je suis le ministre de la Culture. Je suis membre du conseil des ministres. Je suis l'envoyé spécial du premier ministre. Je pense que c'est suffisant.» Même si, selon le président Lahoud, le ministre est réputé participer au sommet à titre «personnel», le porte-parole du sommet, Cristian Preda, s'est déclaré pleinement satisfait. «Un sommet sans le Liban n'est pas un bon sommet. Nous avons adressé une invitation au Liban et nous constatons avec beaucoup de satisfaction que le Liban est présent. Ce n'est pas à nous de régler les conflits internes du Liban.» De Beyrouth, Émile Lahoud a répété que Jacques Chirac se «mêle des affaires intérieures du Liban».

Depuis une semaine, une véritable partie de bras de fer oppose le président prosyrien boudé par la Francophonie et le premier ministre élu invité à Bucarest. «Par un tel geste, la Francophonie prend clairement position pour le premier ministre élu Fouad Siniora et la démocratisation du pays contre le président prosyrien Émile Lahoud», explique Antoine Ajoury, journaliste du quotidien de Beyrouth L'Orient-Le Jour. Selon plusieurs observateurs, ce faisant, la Francophonie confirme une fois de plus sa vocation politique et son combat pour les droits de l'homme et la démocratie.

Jean Charest, qui a rencontré le président roumain ainsi que les premiers ministres haïtien et tunisien, a refusé de se prononcer sur les critiques adressées à Stephen Harper. Mais il semble communier au consensus général en ce qui concerne la venue du représentant libanais. «Nous, on souhaite que le Liban soit représenté, d'autant plus que le Liban a reçu un sommet. Mais on comprend qu'actuellement, il se vit des choses très difficiles au Liban.»

Jean Charest s'est aussi réjoui que Stephen Harper, dans l'allocution qu'il a prononcée en matinée, ait utilisé des termes plus nuancés que ceux de son porte-parole la veille à propos de l'organisation du prochain sommet de la Francophonie, à Québec. Stephen Harper a déclaré qu'il accueillera le sommet «en partenariat avec le premier ministre Charest». Au sujet du partenariat, il a ironisé en disant que c'est un mot qu'il aime beaucoup. «M. Harper agit conformément à l'esprit dans lequel on a conclu l'entente pour la participation du Québec aux instances de l'UNESCO. On va recevoir [le sommet] à Québec, on va le faire ensemble. Les statuts de la Francophonie, on les connaît, prévoient que c'est le pays hôte qui reçoit. Mais dans le cas du Canada et du Québec, c'est un contexte particulier.»

Plus tôt, dans son allocution d'ouverture, Stephen s'était livré à une défense de la langue française et de la «personnalité bilingue» du Canada. Il a rappelé que «la langue française est la langue fondatrice du Canada». Sur un ton qui tranche radicalement avec les interventions aussi bien de Paul Martin que de Jean Chrétien aux sommets précédents, il a souligné que la fondation de la ville de Québec il y a 400 ans «marque aussi la fondation de l'État canadien».

Abordant le rôle du Canada en Afghanistan, le premier ministre Harper a aussi mis des bémols comparativement à sa réponse faite la veille à l'ancien premier ministre Paul Martin, qui critiquait l'accent mis sur les opérations militaires plutôt que sur la reconstruction. Rappelant qu'une douzaine de membres de la Francophonie sont présents en Afghanistan, il a indiqué que «les mesures militaires ne suffisent pas. L'avenir dépend tout autant de la contribution d'éducateurs, d'ingénieurs, de conseillers en élections». Au début de son entretien avec Jacques Chirac, Stephen Harper a d'ailleurs eu droit aux félicitations du président français pour son discours avant qu'un attaché de presse canadien ne commette l'impair d'interrompre l'hôte français en expulsant les journalistes canadiens et français.

Jacques Chirac a adopté un profil bas au sujet du Liban. «À long terme, l'objectif reste l'instauration d'une paix juste et durable pour tous les pays du Moyen-Orient, a-t-il déclaré. La Francophonie doit faire sa part en faveur de l'apaisement des tensions dans la région.» Évoquant Haïti, la Mauritanie et le Togo, il a affirmé que «nous ne pouvons pas tolérer qu'au sein de notre famille, la discorde propage des incendies. Partout, nous devons privilégier le dialogue et la négociation». Il en a aussi profité pour appeler à des «élections ouvertes et fiables» en Côte d'Ivoire.

Jacques Chirac a enfin appelé «tous les États francophones signataires à donner sa pleine portée à la Convention sur la diversité culturelle en la ratifiant sans délai: elle est notre outil commun pour développer nos politiques et nos entreprises culturelles». Pour Jean Charest, il faut aller encore plus loin et «déjà penser à la mise en oeuvre de la convention».

En après-midi, les chefs des délégations ont examiné le rapport du secrétaire général et admis quatre nouveaux membres (Andorre, Grèce, Albanie, Macédoine), deux nouveaux membres associés (Chypre, Ghana) et trois observateurs (Mozambique, Serbie, Ukraine). Le statut d'observateur a été refusé au Soudan en raison de la guerre qui sévit dans ce pays. Le processus d'accession de la Thaïlande a aussi été suspendu à cause du récent coup d'État.

Correspondant du Devoir à Paris