Le doute plane sur le patron de la GRC Zaccardelli présente ses excuses à Maher Arar

Le patron de la GRC a été persuadé de l’innocence de Maher Arar dès son incarcération.
Photo: Le patron de la GRC a été persuadé de l’innocence de Maher Arar dès son incarcération.

Ottawa — Pour la première fois depuis la parution du rapport accablant de la commission d'enquête sur l'affaire Arar, le grand patron de la GRC s'est prononcé publiquement pour présenter ses excuses et assurer qu'il est toujours l'homme de la situation. Mais un doute subsiste en ce qui a trait à la fiabilité de Giuliano Zaccardelli car celui-ci, a-t-on appris hier, a été personnellement persuadé de l'innocence de Maher Arar dès son incarcération en Syrie mais n'en a jamais informé ses maîtres politiques.

«M. Arar, j'aimerais profiter de l'occasion pour vous dire publiquement à vous, à votre épouse et à vos enfants à quel point je suis désolé des actions de la GRC qui ont pu contribuer aux terribles injustices que vous avez vécues», a dit M. Zaccardelli dès le début de sa présentation devant un comité parlementaire à Ottawa. C'était la première fois qu'il commentait le rapport du juge Dennis O'Connor, déposé la semaine dernière, qui blâme sévèrement la GRC.

Si tous les députés ont remercié M. Zaccardelli pour son acte de contrition, ils lui ont rapidement reproché son manque de transparence envers les ministres libéraux de l'époque. En effet, M. Zaccardelli a affirmé hier que dès l'expulsion et l'emprisonnement de M. Arar en Syrie, le 22 octobre 2002, il a demandé «Je me suis personnellement impliqué dans le dossier lorsque M. Arar a été détenu et envoyé en Syrie», a raconté M. Zaccardelli. «J'ai demandé à voir le dossier et j'ai demandé des documents précis pour apprendre ce qui s'était passé. Je me suis alors rendu compte que nos enquêteurs, lorsqu'ils se sont entretenus avec des responsables américains, ont tenté de corriger ce qui était considéré comme des informations fausses ou incorrectes. C'est la première fois que j'ai compris que nous avions donné une impression incorrecte au sujet de M. Arar ou que nous l'avions présenté sous un faux jour pendant notre enquête. [...] J'ai alors tenté de savoir comment cela avait pu se produire.»

L'erreur en question, comme le relate le juge O'Connor dans son rapport, c'est que la GRC a étiqueté M. Arar et son épouse comme des «extrémistes islamistes» dans un avis de guet envoyé aux autorités américaines sans aucune preuve à cet effet. La GRC a carrément fabriqué des preuves à propos de M. Arar, le faisant passer pour un dangereux terroriste membre de la cellule d'Ottawa de la nébuleuse al-Qaïda.

Le hic, c'est que M. Zaccardelli n'a jamais averti le ministre de l'époque, le libéral Wayne Easter, des erreurs et des fabulations de ses hommes et qu'il n'a jamais pris la parole publiquement. L'eût-il fait, font valoir aujourd'hui les députés de l'opposition, qu'il aurait été beaucoup plus facile d'orchestrer une action canadienne pour réclamer la libération de M. Arar. Le juge O'Connor conclut justement dans son rapport que l'incapacité des diverses forces canadiennes à plaider d'une seule voix auprès du gouvernement syrien a retardé le retour au pays de M. Arar.

Selon le porte-parole bloquiste et ex-ministre de la Sécurité publique du Québec, Serge Ménard, le plus inquiétant, «c'est d'apprendre que M. Zaccardelli, dès l'incarcération de M. Arar, s'est renseigné et a acquis la conviction que M. Arar était innocent et qu'il a [quand même] pourri un an en prison».

Pire encore, le 14 novembre 2003, quelque temps après le retour de M. Arar au pays, le gouvernement fédéral a demandé aux divers ministères impliqués dans le dossier de lui fournir une liste détaillée de tous les gestes faits. Le juge O'Connor révèle que la GRC a alors délibérément caché des informations cruciales. Entre autres, la GRC n'a pas dit qu'elle avait transmis un avis de guet aux États-Unis à propos de M. Arar et de son épouse, ni qu'elle les avait qualifiés d'extrémistes islamistes. Lorsque le député conservateur Gord Brown a demandé à M. Zaccardelli hier de s'expliquer à ce sujet, il a reçu cette étrange réponse. «Le Conseil privé nous a donné 24 heures pour fournir ces informations, s'est justifié le patron de la GRC. Nous ne pouvions tout simplement pas répondre entièrement à cette demande: en raison de la complexité du dossier, les documents se trouvaient en Ontario, au Québec et ailleurs au pays. Nous avons fourni les informations de façon progressive.»

Lors de sa conférence de presse en fin de journée hier, M. Zaccardelli a été invité à expliquer comment il avait pu savoir quelque chose à l'époque et l'ignorer 13 mois plus tard. Le commissaire a alors offert une série de réponses incohérentes, laissant même entendre que s'il avait demandé l'information dès l'incarcération de M. Arar, ce n'est que 13 mois plus tard qu'il l'a obtenue. «Vous avez raison, cela a pris beaucoup de temps.»

Le Bloc québécois dit ne plus avoir confiance en M. Zaccardelli pour cette raison précise. «Je dis qu'il devrait démissionner», a déclaré le chef Gilles Duceppe. «Il s'est assis sur ces informations, il n'a strictement rien fait.» Le NPD l'a déclaré en période «de probation». Les libéraux, quant à eux, n'ont pas une position définitive. Le député Mark Holland, qui siège au comité parlementaire ayant entendu M. Zaccardelli hier, croit qu'il devrait démissionner. Il tentera de convaincre ses collègues. Le chef intérimaire libéral Bill Graham, qui était ministre des Affaires étrangères à l'époque, ne s'est pas présenté devant les journalistes pour expliquer le point de vue de son parti.

Pas de démission

Le commissaire Zaccardelli a en outre affirmé ne jamais avoir présenté sa démission au ministre conservateur actuel, Stockwell Day, comme le voulait la rumeur. «J'ai lu le rapport du juge O'Connor et, d'après moi, ça ne mérite pas que le commissaire quitte son poste», a-t-il dit. Le ministre Day a réitéré sa confiance en son commissaire de police, notamment parce que des correctifs ont été apportés.

M. Zaccardelli a aussi reconnu qu'aucun agent de la GRC n'avait été sanctionné et encore moins renvoyé à la suite des erreurs commises dans l'affaire Arar. Divers médias ont rapporté que plusieurs acteurs à l'époque ont même été promus. C'est le cas de Mike Cabana, qui était responsable du Projet A-O Canada à l'époque et qui, depuis, a été nommé officier en chef pour les opérations au Québec et responsable de la sécurité nationale. Deux autres agents, Richard Proulx et Garry Loeppky, ont reçu l'Ordre du mérite pour les forces policières décerné par la gouverneure générale du Canada. À ce sujet, le commissaire a dit qu'il s'agit de pratiques routinières en matière de ressources humaines. «Il y a des processus de qualification, et s'ils les réussissent, ils sont promus.»

M. Zaccardelli a aussi été attaqué de toute part en comité à cause des fuites dans les médias que la GRC est soupçonnée d'avoir orchestrées. Après le retour au Canada de M. Arar, en 2003, les médias du Canada anglais ont diffusé, sur la base de documents secrets transmis par des sources non identifiées, de nombreuses informations qui tendaient à noircir M. Arar. Or c'est la GRC elle-même qui enquête. Ne se trouve-t-elle pas en situation de conflit d'intérêts?

«Tout comme la justice, les enquêtes sont aveugles», a dit le commissaire. C'est pour cette raison que le NPD place le commissaire en probation. À moins qu'il n'accepte de transférer cette enquête à un autre corps de police, le parti de Jack Layton ne lui accordera pas sa confiance.

M. Zaccardelli a répété à plusieurs reprises que personne ne savait si les fuites émanaient vraiment de la GRC. Toutefois, il suffit de parler à quelques journalistes qui ont suivi l'affaire depuis le début pour savoir que chaque fois qu'ils entraient en ondes ou publiaient un article positif à propos de M. Arar, un porte-parole de la GRC les contactait et leur disait, sous le sceau de la confidence, que M. Arar «n'était pas un ange».