Gaz à effet de serre - Le bilan d'Ottawa mis en pièces

Ottawa — Un rapport déposé hier au Parlement taille en pièces le bilan du gouvernement fédéral en matière de lutte contre les changements climatiques. La commissaire à l'environnement et au développement durable, Johanne Gélinas, qualifie ses découvertes de «troublantes» puisque six milliards de dollars ont été annoncés depuis 1997 pour contrer la hausse des gaz à effet de serre. Or très peu de résultats ont été obtenus. Selon Mme Gélinas, aucun programme actuellement en place ne permet d'atteindre les objectifs du protocole de Kyoto. La commissaire juge toutefois que les changements climatiques sont une menace sérieuse pour le Canada et que ceux-ci doivent donc être combattus efficacement par le gouvernement conservateur.

Dans son rapport rendu public hier, la commissaire à l'environnement a réussi le tour de force d'apostropher à la fois l'ancien gouvernement libéral et le nouveau gouvernement conservateur. Si le bilan libéral est passé à la moulinette sans ménagement, Johanne Gélinas souligne aussi l'importance de lutter contre les changements climatiques et enjoint du même coup aux conservateurs de mettre l'accent sur ce phénomène aux «conséquences majeures» pour le Canada.

Le rapport en plusieurs chapitres, qui traite exclusivement des actions d'Ottawa en matière de changements climatiques, montre à quel point les résultats obtenus par le gouvernement ne sont pas à la hauteur de l'enflure verbale des dernières années et des sommes investies. «Les interventions du gouvernement ne sont ni bien organisées ni bien gérées, a affirmé Johanne Gélinas. Le gouvernement n'a pas défini son rôle comme chef de file et n'a pas précisé les responsabilités de chaque ministère.» Elle ajoute dans son rapport: «Dans l'ensemble, la réponse du gouvernement en matière de changements climatiques n'a rien de rassurant.»

La commissaire estime que le suivi des programmes est une lacune importante. «Il est troublant de constater que malgré de multiples annonces de financement depuis 1997, qui totalisent 6,3 milliards de dollars, il n'y a toujours pas de système de suivi des dépenses et du rendement en matière de changements climatiques. Autrement dit, le gouvernement n'est pas en mesure de dire quels résultats il a obtenus grâce aux sommes investies», a affirmé Johanne Gélinas.

Mais visiblement, les résultats sont décevants. Le rapport rappelle qu'en 2004, les émissions de gaz à effet de serre (GES) du Canada dépassaient de 27 % le niveau de 1990. Or, selon les objectifs que le Canada s'est fixés à Kyoto, le pays doit plutôt diminuer ses émissions de 6 % sous le niveau de 1990 d'ici 2012. «À ce moment-ci, les programmes en place permettraient à peine de réduire la croissance des émissions, et certainement pas de les diminuer sous le niveau de 1990, pour atteindre les objectifs de Kyoto», a déclaré Mme Gélinas en conférence de presse.

Selon elle, «il faut des gestes radicaux pour revenir sur le bon chemin». La commissaire confirme d'ailleurs, comme Le Devoir le révélait samedi dernier, que le programme ÉnerGuide était «efficace» et «sur la bonne voie», contrairement à ce qu'a affirmé le ministre des Ressources naturelles, Gary Lunn. Le gouvernement devra donc suivre une autre voie que celle empruntée jusqu'à maintenant s'il veut que son Plan vert soit en mesure de répondre aux défis du réchauffement de la planète.

Ottawa devra d'ailleurs mettre l'accent sur les secteurs du gaz et du pétrole, ainsi que sur celui des transports, s'il veut vraiment s'attaquer aux changements climatiques, ce que les libéraux n'ont pas fait, estime Johanne Gélinas. «Autre problème majeur: le gouvernement n'a pas abordé de front la question des émissions générées par les secteurs les plus importants, soit le transport et les grandes industries. Dans le secteur des transports, la seule mesure bien définie est une entente volontaire avec l'industrie automobile. Pour ce qui est des grandes industries, depuis 2002, le gouvernement a constamment revu à la baisse leurs cibles de réduction», a-t-elle dit avant d'ajouter que le gouvernement «n'a pas tenu compte de l'essor sans précédent de l'industrie pétrolière et gazière». «Les émissions résultant de l'exploitation accrue des sables bitumineux pourraient doubler d'ici 2015. Cette augmentation pourrait ainsi annuler tout autre effort de réduction des émissions», dit-elle.

La ministre de l'Environnement, Rona Ambrose, et le ministre des Ressources naturelles, Gary Lunn, étaient d'ailleurs à Calgary hier pour rencontrer des dirigeants de l'industrie pétrolière en vue du dépôt du Plan vert. L'absence des deux ministres a été fort remarquée par les partis d'opposition. «La ministre de l'Environnement doit arrêter de se cacher», a lancé le député du Bloc québécois Bernard Bigras.

«Des changements s'imposent»,

dit Mme Gélinas

Dans son rapport, la commissaire met également en garde le gouvernement actuel: les changements climatiques doivent être une priorité, car les conséquences risquent d'être dévastatrices pour le pays. Et elle donne des exemples: sécheresses dans les Prairies, fonte du pergélisol, propagation des organismes nuisibles et des maladies, périodes de chaleur et de smog plus longues et plus intenses, etc.

«Les résultats de nos travaux de cette année me font douter plus que jamais de la capacité du gouvernement fédéral de relever l'un des plus grands défis de notre époque. C'est notre avenir qui est en jeu, tranche Johanne Gélinas. Les changements climatiques sont une réalité, et peu importe la façon de voir les choses, les enjeux sont de taille pour le Canada».

Elle ajoute qu'elle suivra de près les résultats du Plan vert qui sera dévoilé par les conservateurs. «Il est impératif que le gouvernement adopte un plan réaliste, clair et crédible visant à réduire de façon significative les émissions de gaz à effet de serre», dit Mme Gélinas.

Les réactions au rapport de la commissaire n'ont pas tardé hier aux Communes. Pendant que le Parti libéral était sur la défensive et tentait de défendre son bilan environnemental, le Bloc québécois et le NPD insistaient pour dire qu'il ne fallait pas abandonner la lutte contre les changements climatiques, comme le demande d'ailleurs Mme Gélinas.

«Nous aurions pu faire mieux, je suis d'accord, a soutenu le porte-parole libéral en matière d'environnement, John Godfrey. Les critiques sont valables, mais il faut s'en servir pour s'améliorer, et non pas tout laisser tomber.» Selon lui, il est encore temps de mobiliser toutes les ressources du pays, «comme lors de la Deuxième Guerre mondiale», pour atteindre les objectifs de Kyoto. «On était sur la bonne route, mais on aurait dû faire plus et plus vite», a dit M. Godfrey.

L'ancien ministre de l'Environnement, Stéphane Dion, s'est lui aussi défendu, même si le rapport écorche sévèrement les deux principaux pôles de son plan vert d'avril 2005, à savoir l'entente volontaire avec l'industrie automobile et de faibles cibles de réduction pour les grands émetteurs industriels. «Trouvez-moi une ligne qui m'enlève de la crédibilité, a-t-il lancé au Devoir. On vante entre autres le programme de production d'énergie éolienne, et c'était dans mon plan. Quand je suis devenu ministre, on a mis en place un vrai plan. Je pense qu'on peut encore atteindre les objectifs de Kyoto.»

Le NPD, lui, a montré du doigt l'ancien gouvernement libéral en entier. «Ça montre l'inaction libérale face à une des plus grandes crises de l'histoire de notre planète», a soutenu le néo-démocrate Nathan Cullen. Selon lui, le gouvernement Harper a maintenant le fardeau de la preuve. «Ce rapport est une sonnette d'alarme qui doit réveiller le gouvernement conservateur. Il faut se relever les manches et non pas baisser les bras.» Même constat au Bloc québécois. «C'est plus que jamais important que le Canada se rapproche des objectifs de Kyoto plutôt que de s'en éloigner», a dit Bernard Bigras.
1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 29 septembre 2006 16 h 03

    Et le citoyen?

    Le Bloc et le NPD ont beau jeu de fustiger les conservateurs et libéraux mais ont-ils le courage de proposer des mesures coercitives impopulaires? Comme de légiférer pour limiter la puissance des véhicules produits et vendus? Une majorité de québécois achètent de petites cylindrées mais il y en a encore trop qui en utilisent de plus grosses... et qui vont travailler avec. L'on parle de réduire la puissance des embarcations sur les cours d'eau. Et sur nos routes? La vache sacrée du libre-commerce n'est pas près d'être abattue. Pourtant il y a la Chine et l'Inde qui demandent la même liberté...