Andy The Anh de fil en aiguille

Le designer Andy The Anh: «La mode est un domaine que les politiciens considèrent artificiel. Ils ne connaissent pas l’industrie et on n’a pas ici la culture de la mode comme les Français ou les Américains.»
Photo: Le designer Andy The Anh: «La mode est un domaine que les politiciens considèrent artificiel. Ils ne connaissent pas l’industrie et on n’a pas ici la culture de la mode comme les Français ou les Américains.»

En décembre prochain, Andy The Anh représentera le Canada aux World Fashion Awards de Los Angeles. Il est aussi en nomination pour le Fashion Export Award, dans les catégories «prêt-à-porter féminin» et «designer de l'année». L'an passé, il remportait le prix à la Semaine de la mode de Montréal. Avec l'ouverture d'une deuxième boutique (Cours Mont-Royal) et l'arrivée de sa gamme de ceintures, on a vraiment le sentiment qu'Andy The Anh est lancé. Rencontre à sa boutique de la rue de la Montagne, entre deux voyages à Paris.

Q: Quelles sont les lignes fortes de votre collection d'automne?

R: C'est une inspiration glam rock, en pensant à Prince: les cols, les jabots, les volants, adaptés à 2006. J'ai toujours infusé un style rock dans mes collections. Je m'adresse aux femmes indépendantes qui aiment la mode, qui font carrière, qui aiment le côté sexy ou sensuel de mes vêtements. Quand je dessine, c'est du rock que j'écoute, pour l'énergie.

Q: Comment votre structure d'entreprise contribue-t-elle à votre succès?

R: Depuis toujours, je ne crois pas qu'un designer puisse tout faire. On est obligé de s'impliquer dans tout, notre nom est lié à la marque, mais pour la gestion, pour aller chercher l'argent, le marketing, les ventes, j'ai besoin d'une équipe. Tout seul, je suis incapable; monter un plan d'affaires, ce n'est pas mon domaine.

Q: Comment avez-vous trouvé votre équipe?

R: Ça fait 15 ans que je suis dans le métier. Je n'ai pas commencé comme designer indépendant. J'ai cherché pendant longtemps, j'ai travaillé dans l'industrie pour me donner une base, car pour trouver des gens d'affaires, il faut connaître les affaires.

Dans le monde de la mode, les gens ont très peur. On est perçus comme des têtes folles à juste dessiner, juste créer. Mais pour moi, la mode est un business commercial, ce n'est pas comme la chanson ou le cinéma. On ne peut pas vivre d'une collection pendant deux ou trois ans. C'est une roue qui tourne très vite. Il faut avoir une stratégie pour inspirer confiance. C'est comme ça que j'ai trouvé puis convaincu mon équipe, et j'avoue que ce sont les meilleurs, absolument! Ils s'y mettent corps et âme dans le projet.

Q: Il y a tout de même de la création, un aspect artistique à ce que vous faites...

R: Oui, c'est certain, mais il faut passer à un niveau beaucoup plus élevé que le mien pour pouvoir le faire. Le niveau de Gucci, Tom Ford, des gens qui utilisent l'image pour faire circuler autre chose. Oui, je peux créer une collection artistique, très inspirée de l'art, mais arriver à faire vendre une telle collection n'est pas évident.

Il y a aussi l'aspect du rythme: on peut parler de vintage actuellement parce qu'avant, la mode ne changeait pas aussi vite. Le plagiat rend la collection presque démodée avant qu'elle arrive!

Q: La roue tourne vite mais on accuse les créateurs de mode de ne pas renouveler la mode, la roue tourne un peu à vide...

R: Avant, on avait un cycle de sept ou huit ans. Une idée qui évoluait sur plusieurs années. Maintenant, on parle des vêtements cintrés et trois mois plus tard, des vêtements éloignés du corps! Les médias ont leur rôle là-dedans. Pour vendre, les magazines veulent du nouveau continuellement. Si vous avez lu The Devil Wears Prada, vous comprenez l'importance du rédacteur en chef qui impose les collections!

Q: Vous, de ce marché, en êtes-vous?

R: Non. Même notre défilé est commandité entièrement. Un défilé coûte autour de 25 000 $... et on n'a pas dix mannequins célèbres!

Q: Comment voyez-vous votre développement?

R: Nous voulons mettre l'accent sur la distribution. Andy fonctionne bien au Canada, on a recommencé aux États-Unis, on a une agence qui nous a repérés lors d'un défilé à Toronto et ça nous a ouvert des portes en Angleterre et dans le marché du Moyen-Orient.

À long terme, nous voulons développer les produits dérivés: c'est essentiel. Notre objectif est d'avoir cinq magasins Andy à travers le Canada; l'an prochain, on ouvrira à Toronto. Mais pour aller plus loin, une seule solution: il faut vendre!

Q: Comment voyez-vous le support ou le manque de support du gouvernement et des institutions?

R: J'ai vu la volonté du gouvernement qui veut nous aider à travers des événements, mais ce n'est qu'en surface, ce qui est dommage. Au fond, je crois qu'on donne de l'argent pour le rayonnement du gouvernement. Pourtant, c'est nous qui pouvons aider à créer des emplois et on garde une quantité de production à Montréal.

Moi, si je veux augmenter ma production et que je n'ai pas de ressources en main-d'oeuvre... Des couturières dans le haut de gamme, il n'en reste plus. Avant, nous avions une génération d'excellents tailleurs; maintenant, ces gens ont 65 ans ou plus. La plus jeune, chez moi, a 50 ans. Que vais-je faire?

Q: C'est comme si le gouvernement vous poussait en Chine!

R: Peut-être pas en Chine mais ailleurs, en Europe de l'Est. On savait dès 1992 que l'avenir pour Montréal, c'est la création, le haut de gamme. On n'a rien fait. Ce que je crains le plus par rapport à la Chine, c'est le jour où elle va se lancer dans la création!

Q: Comment valoriser les designers de mode québécois?

R: La mode est un domaine que les politiciens considèrent artificiel. Ils ne connaissent pas l'industrie et on n'a pas ici la culture de la mode comme les Français ou les Américains. Les Américains sont très fiers de Dona Karan et de Calvin Klein. Mais nous... Quand j'ai commencé, les gens nous snobaient: «Ah! ce n'est pas fait en Italie... » Dans des magasins, on nous dit: «On ne paye pas si cher que ça pour des designers québécois.» Heureusement, on a des artistes qui nous appuient!

Q: Votre succès les attire?

R: Mais je ne voudrais pas être un cas! À Toronto, ils tirent bien leur épingle du jeu, les vendeuses sont fières de parler des couturiers canadiens, elles ne se font pas prier pour vanter la qualité de leur travail.

Q: C'est l'argent qui fait la différence?

R: Non, je pense que c'est la culture. Pour être fier, il faut connaître. Il nous manque cela ici. J'espère qu'on y arrivera.

Collaboratrice du Devoir