L'entrevue - Amoureux de Montréal

Bernard Vallée en action sur le mont Royal
Photo: Jacques Nadeau Bernard Vallée en action sur le mont Royal

Dans les années 1970, un jeune Français, étudiant en architecture, débarque à Montréal pour un échange universitaire. Séduit par la cité aux mille clochers, par l'ébullition militante de l'époque, Bernard Vallée a choisi d'y rester. Depuis plus de 20 ans, cet amoureux de la ville est l'âme et la cheville ouvrière du collectif d'animation urbaine L'Autre Montréal, qui fait découvrir Montréal aux Montréalais de tous horizons.

Centraide veut sensibiliser les hommes d'affaires qui participent à sa campagne de financement annuelle; les CSSS souhaitent éveiller leurs employés aux réalités du quartier où ils interviennent; la police cherche un moyen de faire connaître un milieu de vie aux agents rattachés à un poste de quartier... Voilà autant de mandats pour Bernard Vallée et son équipe de L'Autre Montréal.

L'idée d'organiser des visites guidées agrémentées d'un commentaire social et historique a germé dans la tête de Bernard Vallée dans les années 1980. Alors militant au comité logement du Plateau Mont-Royal, il en avait assez de limiter son action à la dispensation d'information aux locataires. «On se rendait compte que le service, le conseil juridique, n'amenait pas les gens au militantisme, à défendre leur quartier en tant que milieu de vie», explique M. Vallée.

Il met alors sur pied un cours de 14 semaines pour les citoyens du quartier sur les tenants et les aboutissants du logement. L'expérience se révèle un cuisant échec: seulement quatre des vingt personnes inscrites persévèrent jusqu'à la fin. Mais la séance qui consistait en une visite à pied du quartier obtient un succès fou. «Les gens étaient séduits, ils embarquaient. C'est beaucoup plus intéressant que d'avoir juste une personne qui ânonne devant toi. C'est un outil de savoir qui n'est pas discriminatoire. Professeurs d'université ou locataires, les différences s'atténuent», constate M. Vallée.

Quelques années plus tard, il décide de fonder avec d'autres collègues le Collectif d'animation urbaine L'Autre Montréal. «Comme c'est souvent le cas dans le communautaire, c'est une réussite "gossée"», affirme avec le sourire l'homme dont l'accent est chamarré d'expressions en joual et d'autres franco-françaises.

Aimer sa ville

Le groupe, qui fonctionnera pendant de nombreuses années avec les moyens du bord, soit des bénévoles et une ligne téléphonique, est déterminé à outiller les participants aux visites pour en faire des «citoyens plus critiques, plus actifs et, donc, plus responsables».

Au-delà de cette volonté de «mettre le citoyen le plus possible au coeur des décisions qui le concerne», le collectif part d'un constat un peu triste: «le Montréalais n'aime pas spontanément sa ville».

«Peut-être qu'ils sont influencés par des villes impressionnantes comme Paris, Venise ou Prague. Pourtant, il y a un charme fou à Montréal. Comme on n'apprécie pas toujours la ville, on a peu tendance à identifier d'où vient ce charme et à le protéger», déplore cet amoureux des ruelles animées, des vieilles pierres, des vitraux et des corniches qui ornent plusieurs maisons ouvrières des quartiers centraux.

La beauté de la ville réside selon lui dans ses détails, qu'on peine à protéger: «La musique des escaliers en colimaçon est remplacée par des trucs en PVC blancs dégueulasses», illustre le Français séduit par la «succession de villages» qui forment la métropole.

Arrivé de France dans les années 1970, c'est avec effroi qu'il a vu de grands pans de ce «charme montréalais» disparaître au profit des idées de grandeur du maire d'alors. «Drapeau détestait profondément le vrai Montréal. Il aimait le Montréal dont il rêvait, celui qu'il essayait de construire en rasant tout pour en faire une ville clean, stérilisée. On construisait une image, mais cela devenait une coquille ville qui se désagrégeait de l'intérieur», dénonce celui qui était un «jeune chevelu gauchiste» à l'époque où le célèbre maire régnait sur Montréal.

Convaincu que Montréal deviendrait un jour une mégalopole sur le modèle américain, avec une population de sept millions d'habitants, le maire Drapeau rêvait d'une «forêt de tours, où l'espace est divisé: on travaille ici, on consomme là et on habite là», explique le vulgarisateur.

Le centre-ville devait s'étendre, les quartiers ouvriers adjacents devaient faire place à la modernité du béton. «Même le Plateau, qui est aujourd'hui devenu le quartier le plus hip, devait être détruit [dans l'esprit de Drapeau]», relate M. Vallée, soulignant qu'environ 35 000 logements ont été rasés entre 1965 et 1975.

Le discours a diamétralement changé depuis. «On n'ose plus parler de choses comme cela. Même si des promoteurs rêvaient de raser des quartiers, ce n'est plus politiquement correct», constate l'animateur social, qui se rappelle s'être pratiquement fait rire au nez par des journalistes en 1973 en présentant un projet de coopérative d'habitation.

Le public a selon lui changé ses exigences et revendique davantage pour améliorer son milieu de vie. «Il y a eu une transformation chez les dirigeants, chez les journalistes, chez les leaders d'opinion», croit Bernard Vallée.

Il a le sentiment de contribuer lui-même à changer les mentalités grâce aux quelque 380 visites par année du collectif d'animation urbaine. Outre la découverte des différents quartiers de Montréal, L'Autre Montréal organise des visites thématiques à caractère historique et social sur des sujets fort variés: les enjeux environnementaux, l'alimentation, le logement social, l'immigration, la lutte contre le racisme, les religions, l'histoire de l'éducation ou encore celle des femmes.

Montréal brisé

Le quinquagénaire qui possède une réflexion nourrie non seulement sur l'histoire de Montréal, mais aussi sur les défis auxquels elle fait face songe-t-il parfois à sauter dans la marmite politique? «Je ne suis pas un bon gestionnaire», tranche-t-il, ajoutant qu'il fait de la politique «tous les jours» à sa façon.

«J'ai l'impression que j'influence par mon action des gens qui, eux, ont la capacité de gestion», affirme l'homme qui craint d'être «débiné» par la bureaucratie et les jeux politiques.

Cela ne l'empêche pas d'avoir sa petite idée sur la politique municipale. La valse des fusions-défusions et la décentralisation dans les vieux quartiers de Montréal lui laissent un goût amer. «J'ai l'impression que les défusionnistes ont gagné sur toute la ligne. [...] On a brisé la ville centrale pour créer des arrondissements, qui se retrouvent avec plus de pouvoirs qu'ils n'en ont besoin localement», analyse M. Vallée, soulignant que cette décentralisation n'a pas permis de freiner les velléités défusionnistes. Il croit que la Ville centrale peut plus difficilement donner une direction, engager des changements.

Pourtant, M. Vallée a toujours cherché, par son engagement dans L'Autre Montréal comme dans son travail dans le milieu communautaire, à rapprocher le pouvoir des citoyens. N'est-ce pas là un des effets de la décentralisation? «Ce n'est pas parce qu'on divise le pouvoir central qu'on en donne plus aux citoyens. Cela peut se traduire par l'émergence de petites élites locales et une multiplication des cas de "pas dans ma cour".»