Palmarès des universités canadiennes - L'Université de Sherbrooke, un «joyau caché»

Photo: Jacques Grenier

Un nouveau palmarès des universités canadiennes basé uniquement sur la perception des étudiants et qui entraîne déjà son lot de détracteurs fait trôner l'Université de Sherbrooke derrière deux comparses ontariennes et devant l'ensemble des universités québécoises. Un «joyau caché», note le palmarès, ce qui fait jubiler son jeune recteur, Bruno-Marie Béchard.

Le Bulletin scolaire universitaire, à la manière d'un sondage électronique visant à mesurer la satisfaction de la clientèle, a été publié dans l'édition d'hier du Globe and Mail. Concocté par une équipe de chercheurs de Uthink et du Strategic Counsel, il octroie les deux premiers rangs aux ontariennes Queen's et Western Ontario, habituées des hautes distinctions, mais donne sa médaille de bronze à l'Université de Sherbrooke pour l'ambiance «amicale» de son campus, l'efficacité de son régime coopératif et l'école buissonnière du jeudi après-midi, institutionnalisée pour ne pas nuire à la bière entre amis!

«Je dis souvent que la plus grande lacune de l'Université de Sherbrooke, c'est son déficit de réputation», expliquait hier d'un ton survolté le recteur Bruno-Marie Béchard. «On fait des choses remarquables mais pas suffisamment remarquées.» Distribuant les bonnes notes, les 268 étudiants (sur 33 000) qui ont répondu au sondage apprécient surtout le type de formation universitaire qui prépare au marché du travail.

La méthode du sondage, qui suscite des critiques de part et d'autre, est basée sur un mode de sondage électronique visant initialement un bassin de 120 000 étudiants canadiens de premier cycle. Ils sont toutefois 20 675 à avoir répondu en entier au sondage de 100 questions réparties en une dizaine de catégories (qualité de l'éducation, variété et disponibilité des cours, services aux étudiants, bâtiments sur le campus, technologie, atmosphère de l'université, environnement hors campus, préparation à la carrière et disponibilité de l'aide financière).

Seules les universités bénéficiant d'un échantillon de plus de 250 étudiants répondants ont été retenues, soit une soixantaine d'institutions à travers le Canada, et ce sont les réponses des étudiants «très satisfaits» qui ont donné la mesure pour classer les établissements les uns par rapport aux autres.

L'Association des universités et collèges canadiens (AUCC) émettait d'ailleurs dès hier d'importantes réserves au sujet de cette méthode et des résultats qu'elle entraîne. «L'AUCC est préoccupée par la méthodologie du sondage», exprimait par voie de communiqué l'organisme dont sont membres toutes les universités. «Le classement n'est pas représentatif de l'ensemble des universités ni de l'opinion de l'ensemble des étudiants.»

Chaque palmarès, quel qu'il soit, porte son lot de controverses. Alors que certains établissements s'en emparent avec fierté, d'autres s'en dissocient, remettant en question indicateurs et méthode. «Habituellement, quand les sondages ne font pas notre affaire, la méthodologie n'est pas bonne, et quand ils font notre affaire, la méthodologie est extraordinaire», dit Bruno-Marie Béchard en riant.

Hasard des hasards? Placée bonne première, l'université Queen's, dès hier, faisait de ce palmarès un fleuron bien placé en page d'accueil de son site Internet, tout comme sa comparse numéro deux, l'université Western Ontario, et notre québécoise numéro trois, l'Université de Sherbrooke.

«Nous misons beaucoup sur ce que pensent nos étudiants et avons toujours accordé priorité à leur écoute et à leurs commentaires», y affirme le principal de l'université Queen's, William Legget. «Nos facultés performantes, nos programmes innovateurs et nos services exceptionnels de bibliothèque contribuent à donner aux étudiants une éducation de premier choix», disait quant à lui Greg Morgan, qui dirige l'université Western Ontario, insistant sur la nouveauté que présente cette méthode «à parfaire».

Des institutions comme McGill ou l'Université du Québec à Montréal (UQAM) jettent des regards critiques sur la démarche dévoilée par le Globe and Mail. «Ça ne soulève pas beaucoup d'émotion à McGill», confirme Kate Williams, directrice des communications de l'établissement montréalais, placé onzième et habitué à des positions plus flatteuses dans des palmarès tel celui du magazine Maclean's. «635 étudiants sur 16 000 ont répondu, c'est bien peu. Nous avons des problèmes avec ce type d'outil, qui n'est pas représentatif.»

À l'UQAM — 16e rang —, où l'idée même du palmarès comme guide du consommateur est à prendre avec des pincettes, la vice-rectrice à l'enseignement, à la recherche et à la création, Danielle Laberge, abonde dans le même sens: «La méthodologie nous laisse littéralement sur notre faim», lance-t-elle, évoquant les 401 étudiants qui ont livré le fond de leur pensée par sondage sur un bassin de 38 000. «La notion même de palmarès est inquiétante, dont même les universités les mieux cotées au Canada devraient s'inquiéter.» À l'Université de Montréal — 19e, derrière l'UQAM, McGill, Laval (10e) et Sherbrooke —, on n'avait pas de commentaires à formuler hier.

Le recteur Bruno-Marie Béchard, de Sherbrooke, ne tarit pas d'éloges à l'égard de ce sondage, qui le conforte dans son idéal d'«université d'élite francophone». «On demande aux premiers concernés, les étudiants, comment ils apprécient leur université, ce qui m'apparaît tout à fait nouveau et nous permet de sortir de l'ordinaire.»

La petitesse des classes, le climat de bonne entente régnant sur le campus ainsi que le succès du programme coopératif dont Sherbrooke est l'initiatrice sont les éléments pour lesquels les étudiants ont donné la meilleure note. «Les professeurs n'ont pas de formation en enseignement, il s'agit plutôt de professionnels dans la matière», note toutefois cet étudiant qui, comme d'autres, ne voit pas dans la qualité de l'éducation de Sherbrooke la force la plus spectaculaire (15e rang pour Sherbrooke dans cette catégorie, contre une septième place pour McGill, 28e pour l'UQAM, 29e pour Laval et 26e pour l'Université de Montréal).

«Mon objectif n'est pas compliqué: on est déjà la meilleure université francophone au Canada aux yeux des étudiants? Eh bien, pourquoi pas la meilleure au Canada?», lance M. Béchard, qui voit dans ce sondage un outil promotionnel intéressant. «On ne veut pas grossir, on veut concentrer la qualité et permettre au Québec de compter sur une université d'élite francophone.»

La BBC, de concert avec Euronews, doit d'ailleurs présenter le 31 octobre prochain une série sur des «institutions qui se distinguent» dans le secteur de l'éducation et s'intéresse notamment à l'Université de Sherbrooke, ce qui n'est pas sans ravir son recteur. «Ça va être diffusé en cinq langues devant 300 000 spectateurs!», jubile-t-il, y voyant là un coup publicitaire peu coûteux...