L'Afghanistan des femmes qui lèvent la voix

Un groupe de militantes afghanes est à Montréal pour faire état de l’absence des femmes dans le processus de reconstruction de l’Afghanistan. «On se bat sans kalachnikovs, alors on ne nous écoute pas», dit l’une d’elles.
Photo: Jacques Nadeau Un groupe de militantes afghanes est à Montréal pour faire état de l’absence des femmes dans le processus de reconstruction de l’Afghanistan. «On se bat sans kalachnikovs, alors on ne nous écoute pas», dit l’une d’elles.

Le président George W. Bush a-t-il, comme il l'a prétendu, libéré les femmes afghanes en chassant les talibans du pouvoir? «Les bombes n'ont rien réglé», répond la militante Fatana Said Gailani, présidente du Conseil des femmes de l'Afghanistan — qui n'est pas loin de trouver la question hors d'ordre. «Personne n'écoute la voix des Afghanes, mais il a le culot de tout faire en notre nom. Ça nous fatigue.»

Fatana Said Gailani fait partie d'un groupe de militantes d'organisations de défense des droits des femmes afghanes qui se trouve à Montréal pour une semaine à l'invitation de SUCO et de Développement et Paix. «Les Afghanes étaient privées de leurs droits bien avant l'arrivée des talibans», dit Partawmina Hashemee, responsable d'une autre organisation de terrain, le Centre des ressources des femmes afghanes, qui existe depuis 1989. «Et puis, tout à coup, elles sont devenues intéressantes pour les États-Unis.»

Un an après le renversement du régime fondamentaliste à Kaboul, quelle place occupent les femmes dans le processus de reconstruction de l'Afghanistan? Aucune, pour ainsi dire, tant elles se voient exclues du débat sur l'avenir du pays. Les seigneurs de la guerre qui se disputent le pouvoir par les armes sont les seuls qu'on entende, affirme Mme Gailani. «La politique afghane est prisonnière des extrémismes, dit Mme Hashemee. Nous, on se bat sans kalachnikovs, alors on ne nous écoute pas.» Mais elles préviennent: «Sans la participation des femmes, la reconstruction du pays sera incomplète.»

Ce n'est pourtant pas qu'elles n'aient rien à dire à la défense des deux millions de veuves et des femmes qui sont victimes de viols collectifs. Ou contre les mariages forcés et les meurtres d'épouses commis par le mari «pour sauver son honneur». Ou sur l'urgence de développer les services sociaux de base en santé, en éducation et en habitation dans ce pays ravagé par 23 ans d'état de guerre. Il y a un problème, et c'est que dans une grande proportion, souligne Mme Hashemee, «les Afghanes croient n'avoir que des devoirs auprès de leur homme et sont tout à fait ignorantes de leurs droits».

Elles sont militantes féministes — toutes deux ont pu recevoir une bonne éducation malgré les conflits et les exils — mais ne montrent pas pour autant du doigt l'islam, sinon pour dire que «l'islam a été kidnappé par les hommes et leurs luttes de pouvoir». Elles sont choquées que l'Occident fasse aussi peu de cas de leur culture multimillénaire. «Ce n'est pas contre le voile comme tel que les Afghanes en avaient [au lendemain du renversement du régime], c'était contre l'obligation qui leur avait été faite par les talibans de le porter.»

Elles ont tout vu et tout vu passer. Elles sont les témoins «de vies détruites, toutes familles et classes sociales confondues», dit Mme Gailani, fondatrice d'une école secondaire, d'une clinique de santé et d'une revue mensuelle. Elle est allée huit fois à Washington au cours des dernières années pour présenter son point de vue. Des donateurs internationaux, qu'elle refuse de nommer, lui reprochent pourtant aujourd'hui d'être trop «politique», ce qui la froisse. Comme si en l'occurrence, dit-elle, l'action politique pouvait être dissociée de l'action sociale. Son organisation, comme plusieurs d'entre celles représentées cette semaine à Montréal, a toujours ses bureaux au Pakistan, où se trouvent trois millions de réfugiés afghans. Elle a rouvert un bureau à Kaboul, qui n'est encore que symbolique. Elle espère pouvoir bientôt, comme c'est le cas en milieu communautaire aux quatre coins du pays, trouver un peu d'argent pour acheter une table et faire installer le téléphone.