Deux soeurs et un Falbala

Mélanie et Sophie Veilleux: «Les consommateurs achètent ce qui n’est pas cher, on encourage les compagnies qui sous-traitent en Orient… »
Photo: Annik MH de Carufel Mélanie et Sophie Veilleux: «Les consommateurs achètent ce qui n’est pas cher, on encourage les compagnies qui sous-traitent en Orient… »

En octobre prochain se tiendra la onzième Semaine de la mode de Montréal, qui ouvre les marchés aux designers québécois. Le Devoir met la table en vous présentant quelques-uns de nos meilleurs talents... et les défis qu'ils doivent relever. Voici le deuxième texte de cette série.

Elles ont 29 et 33 ans, Mélanie et Sophie Veilleux, les deux soeurs qui ont créé la griffe Falbala alors que Mélanie n'avait que 24 ans! L'une est l'artiste, l'autre l'intellectuelle, disent-elles en souriant, mais toutes deux parlent d'une même voix de leur passion pour le design de mode et de l'entêtement nécessaire à de jeunes entrepreneures. Entretien dans leur atelier-boutique de la rue Bernard à Montréal.

Q: Quelles sont les lignes fortes de votre collection d'automne?

R: L'inspiration est la chasse à courre. Les couleurs de la nature: les verts, les bruns et les rouges, des couleurs nobles. Les robes de satin, les vestons près du corps... On a utilisé des tweeds, des carreaux, on a mis beaucoup de détails.

Q: Comment travaillez-vous?

R: On est des soeurs, on se comprend en se regardant, mais on est très différentes et on se chicane aussi! On ne peut pas faire notre création à l'année longue parce que la production nous occupe énormément. On a plusieurs compagnies qui travaillent avec nous et c'est difficile de trouver du personnel qualifié; on a perdu plein de gens, tout s'en va en Asie, beaucoup de portes se ferment. Le design, c'est une coche au-dessus, donc la main-d'oeuvre est très importante.

En même temps, on a de petites quantités et on comprend les difficultés. Mais on dit: aidez-nous, prenez-nous comme client et on va réussir à établir notre entreprise. C'est un travail d'équipe et il faut que tout le monde croie au produit qui est fait ici. Les consommateurs achètent ce qui n'est pas cher, on encourage les compagnies qui sous-traitent en Orient...

Q: Faudrait-il un mouvement de solidarité sociale?

R: Il faut que les gens se réveillent vis-à-vis du design de mode. Sinon, à un moment donné, il n'y en aura plus. Regardons du côté de la nourriture: les gens prennent le temps d'acheter dans de petites boutiques, on s'est raffiné. Le design de mode doit aller dans cette direction, sinon on n'aura plus de ressources. Il faut s'inspirer de ce qui s'est fait dans d'autres domaines. D'accord, ce sera difficile au début, mais on va y arriver ensemble!

Q: Considérez-vous la mode comme une industrie culturelle?

R: Ça fait partie de la culture, complètement. Il y a une part de création artistique et une part d'affaires, mais historiquement, on pense que la mode est juste une industrie. Quand on parle design de mode, toutefois, c'est certainement une industrie culturelle. C'est une question de perception, c'est long à percer et ça prend beaucoup d'argent.

Q: Les gens pensent que les designers québécois vendent cher...

R: Notre moyenne de prix est de 130 $, nos manteaux doublés en laine sont à 550 $: vous trouvez ça cher pour du design? Je pense que notre génération, les 30 ans, a appris à acheter des jeans à 250 $ alors pour nos jupes à 150 $, les jeunes savent que c'est un prix raisonnable. Peut-être que ce sont les femmes plus âgées qui ne savent pas... alors il faut expliquer pourquoi. Comme on n'a pas de grosse affiche et qu'on ne peut pas se payer de grosses pubs, on passe un peu inaperçues. Et on dirait que, sans cette publicité, nous sommes dévalorisées... En fait, ça tue les petites marques. Mais le design québécois, avec ce côté artisanal qui est fait ici, ç'a quand même de la valeur, non?

Q: Un autre préjugé à l'endroit des designers est le choix limité de tailles.

R: Les tailles de nos vêtements vont jusqu'à XXL, taille 4, mais le problème, c'est que les magasins n'en veulent pas! Les gens achètent jusqu'à la taille 2, et quand les magasins ont nos tailles 3 et 4, ils ne les vendent pas. La clientèle plus «ronde» n'y va pas. Alors on tient les grandes tailles dans notre magasin mais c'est un marché à développer, il faut que les femmes «rondes» sachent qu'elles peuvent porter du design!

Q: Peu de gens d'influence ont conscience de leur rôle face au milieu des designers, n'est-ce pas?

R: Ça commence mais ce n'est pas très répandu. Nous avons la chance, chez Falbala, de pouvoir compter sur Hélène Bourgeois-Leclerc qui porte nos vêtements. On l'a connue il y a quatre ans, on s'est liées d'amitié; c'est une femme formidable, qui a du caractère, une femme d'action.

Quand on l'a habillée pour le gala Artis et qu'on a fait la même robe pour Gildor Roy, ç'a fait beaucoup jaser! On s'est associées à Hélène, elle est devenue un peu notre emblème. Les gens viennent en disant: «Je veux acheter la robe que portait Hélène Bourgeois-Leclerc!» Ça nous donne un bon coup de main...

Q: ... En tout cas, c'est mieux que le soutien que ne vous offre pas le gouvernement!

R: Il faudrait que quelqu'un se réveille. On voit les grands noms du milieu qui rament, qui ont des difficultés financières majeures. Nous deux, ça fait cinq ans qu'on fait cela et on court tout le temps; il faut un chiffre d'affaires incroyable pour aller chercher du soutien à la banque, mais si vous voulez qu'on en fasse, des sous, on a besoin d'être appuyées! Nous, on prend tous les risques.

On a ouvert cette boutique ici pour faire la vente au détail, la ligne est couverte à travers le Canada, jusqu'à Vancouver. On est capables de fournir, mais si on veut aller plus loin... On va réussir, on a déjà des commandes pour les États-Unis, mais on sait que c'est la croissance qui est le plus grand danger, et on y arrive!

Q: Qui souhaiteriez-vous voir dans le décor pour soutenir le design de mode?

R: C'est un effort collectif; on pourrait créer des bourses, permettre un accès plus facile à des marges de crédit. Mais ça va au-delà de l'argent. Bien sûr, il y a les personnalités publiques qui ont de l'influence, justement, et les événements promotionnels comme la Semaine de la mode, par exemple. Il y a la Maison du Québec à New York qui nous a déjà contactées et cela pourrait éventuellement nous aider au chapitre de la visibilité.

Notre rêve est d'avoir pignon sur rue partout, même une boutique à Hong Kong! Mais nous voulons que notre marché ici soit solide, que les magasins continuent d'acheter nos produits, sur plusieurs collections, et ensuite on verra.

On a tiré des leçons des expériences de nos aînés qui ont fait faillite ou qui se sont retirés. On ne veut pas avoir des idées de grandeur et fermer boutique...

Collaboratrice du Devoir