Allégations de favoritisme et de conflits d'intérêts - Chrétien accepte à regret le départ de MacAulay

Ottawa — Pour la quatrième fois en 10 mois, le premier ministre Jean Chrétien a dû retoucher son cabinet pour mettre un terme à des allégations de favoritisme et de conflits d'intérêts à l'endroit d'un ministre. Le solliciteur général Lawrence MacAulay a offert sa démission hier et le premier ministre l'a acceptée. À contrecoeur cependant et en soutenant que son fidèle supporteur n'avait rien à se reprocher.

«Dans ma réponse au solliciteur général, je dis que je suis d'accord avec lui, qu'il n'a absolument rien fait de mal, qu'il a défendu les gens de l'IPE [Île-du-Prince-Édouard.]. Il a défendu les intérêts des gens de cette petite province qui a besoin de l'aide du gouvernement fédéral. [...] Je suis fier qu'il ait servi dans mon cabinet», a déclaré M. Chrétien aux Communes sous les hauts cris de l'opposition.

«S'il n'avait pas démissionné, je l'aurais défendu», a-t-il quand même renchéri à sa sortie de la résidence de la gouverneure générale, se lançant dans un long éloge de son député. Et pour bien montrer qu'il n'entendait pas laisser l'Île-du-Prince-Édouard sans parrain, il a choisi un député de cette province, Wayne Easter, pour succéder à M. MacAulay.

Immédiatement après son assermentation, M. Easter a accusé les détracteurs de son prédécesseur de se livrer à une «chasse aux sorcières».

Dans sa lettre de démission, M. MacAulay soutient qu'il quitte parce qu'«à cette époque du politiquement correct, si je devais rester au cabinet, je donnerais l'impression de me battre pour mon emploi au lieu de mon honneur», ajoute-t-il.

Il précise d'ailleurs qu'il envisage entreprendre des recours judiciaires contre certains journaux et politiciens. Le chef de l'opposition officielle Stephen Harper et le leader parlementaire conservateur Peter MacKay ont confirmé avoir reçu des menaces de poursuites lundi. Selon une source, le Globe and Mail serait aussi visé.

Toute cette affaire arrive à un bien mauvais moment. Le premier ministre se prépare à dévoiler son projet de code d'éthique pour les députés et sénateurs et la création d'un poste de conseiller à l'éthique indépendant et redevable au Parlement. Promis dans le discours du Trône, le projet de loi doit être présenté cet après-midi, a confirmé M. Chrétien hier.

Mais en prenant vigoureusement la défense de son ancien ministre, M. Chrétien a jeté un doute sur le poids qu'il accorde aux avis de l'actuel conseiller en éthique. Le premier ministre a ouvertement rejeté les conclusions de M. Wilson, ce qu'il dit être en droit de faire avec tout avis provenant d'un conseiller. «Il est un conseiller mais je prends la décision», a-t-il dit en après-midi.

Le rapport remis au premier ministre est resté confidentiel mais, selon le résumé fait par Jean Chrétien, M. Wilson aurait conclu que M. MacAulay avait respecté le code de conduite dans le cas d'un contrat accordé au bureau comptable de son agent officiel.

Il aurait par contre contrevenu aux règles d'éthique en intervenant auprès de la GRC et des Services correctionnels en faveur d'un projet, piloté par un collège communautaire dirigé par son frère, le Holland College. Les deux organismes, qui avaient rejeté le projet, ont maintenu leur décision mais le fait qu'ils relevaient du ministre rendait l'intervention de ce dernier inappropriée, a conclu M. Wilson.

Lawrence MacAulay a rejeté cette position dans sa longue lettre de démission. «Je considère que le conseiller en éthique s'est carrément trompé dans ses avis sur toute cette affaire», en particulier, écrit-il, quand il ne fait pas de distinction entre une entreprise privée et une institution publique, comme le collège. Il proteste contre le fait qu'un ministre ne puisse défendre ce genre d'institution simplement parce qu'elle est dirigée par son frère, peu importe que ce dernier soit nommé par la province.

Le premier ministre a dit, dans sa réponse, «être entièrement d'accord avec les points» soulevés par son ancien ministre. S'il a accepté sa démission, c'est par respect pour une vieille politique établie à son arrivée au pouvoir, a-t-il dit. Il a alors averti ses ministres qu'une lettre de ce genre serait toujours acceptée et ne pourrait jamais servir d'outil de négociations.

D'autres membres du cabinet sont venus à la rescousse de M. MacAulay, en particulier la ministre du Patrimoine, Sheila Copps, qui a qualifié son collègue d'«une des personnes probablement les plus honnêtes au Parlement». «Il ne faisait que son travail. Tous les partis sur l'île l'appuient. Il ne s'est pas enrichi ni n'a enrichi sa famille. Son frère travaille pour une institution publique et pas une entreprise privée», a-t-elle déclaré. Dans une petite province, il est difficile de ne pas croiser un proche ou un ami lorsqu'on fait affaire avec les institutions locales, a-t-elle insisté.

Dans les rangs de l'opposition, on n'achetait pas cette thèse et souhaitait non seulement la publication du rapport du conseiller en éthique, mais aussi une enquête plus approfondie. «Je trouve bizarre que l'on démissionne quand on n'a rien à se reprocher», a résumé le chef bloquiste Gilles Duceppe.

Pour Stephen Harper, l'incapacité du premier ministre de voir l'existence d'une faute démontre la nécessité d'un conseiller à l'éthique indépendant.

Le chef conservateur Joe Clark parlait lui d'«un gouvernement qui est en train de perdre sa capacité de gouverner». Quant aux menaces de poursuites, elles ne l'impressionnent pas. «Nous continuerons notre travail et si l'objectif est d'intimider les députés, c'est à la fois inapproprié et voué à l'échec.»