Ottawa n'est pas à la hauteur en environnement

Toronto sous le smog l’été dernier. La commissaire fédérale à l’Environnement met en lumière les succès mitigés du Canada en matière de protection de la qualité de l’air, notamment.
Photo: La Presse canadienne (photo) Toronto sous le smog l’été dernier. La commissaire fédérale à l’Environnement met en lumière les succès mitigés du Canada en matière de protection de la qualité de l’air, notamment.

Ottawa n'est pas à la hauteur de ses responsabilités en environnement, ce qui augmente d'année en année le «déficit du développement durable» aux dépens des prochaines générations pendant que les grands comptables de l'État amélioraient le déficit budgétaire aux dépens de la gestion environnementale.

C'est ce que conclut en termes lapidaires, dans son rapport annuel, la commissaire fédérale à l'Environnement, Johanne Gélinas, qui s'est penchée cette année sur le suivi des engagements canadiens à la Conférence de Rio, en 1992, ainsi que sur quatre dossiers majeurs, les substances toxiques, les sites fédéraux contaminés, les mines du Grand Nord et les politiques de développement durable du gouvernement Chrétien. La commissaire à l'Environnement fait partie du bureau du vérificateur général du Canada, dont elle a les prérogatives.

«Je conclus, écrit la commissaire à l'environnement, que le gouvernement fédéral n'investit pas assez — il n'utilise pas suffisamment ses ressources humaines et financières et il n'exerce pas ses pouvoirs dans les domaines économique et législatif ni son leadership politique de manière satisfaisante — pour lui permettre de respecter ses engagements en matière de développement durable. Il s'ensuit que nos enfants devront porter un fardeau qui s'alourdit sans cesse dans les domaines de l'environnement, de la santé et des finances.»

La commissaire Gélinas note d'entrée de jeu que les budgets d'Environnement Canada ont été réduits de 40 % depuis 1993 pendant que le budget fédéral augmentait de 10 %. Si Ottawa appliquait le principe du pollueur-payeur, précise la Commissaire, et s'il forçait davantage l'intégration des coûts environnementaux dans les décisions économiques, comme le suggère l'OCDE, il aurait pu assumer ses responsabilités environnementales «sans augmenter le fardeau fiscal des Canadiens».

Par rapport aux nombreuses ententes de Rio, Johanne Gélinas signale la bonne performance du Canada dans la protection de la couche d'ozone: il a devancé ou respecté tous les échéanciers internationaux. Par contre, elle fait état de succès plus mitigés en matière de protection de la qualité de l'air car les particules les plus nuisibles à la santé continuent d'augmenter dans les grandes villes aux dépens de la santé publique.

La performance canadienne est moins reluisante dans le dossier de l'eau, écrit-elle. Un résident de municipalité sur 30 au Canada n'est pas raccordé à un réseau d'égout même si c'est mieux qu'en 1989 alors qu'un sur cinq n'était pas branché. Mais, dit-elle, le Canada n'a pas encore de stratégie nationale de l'eau et l'eau de consommation n'est toujours pas facturée à sa valeur, ce qui engendre une surconsommation inutile.

La protection de la biodiversité est encore plus alarmante, ajoute la commissaire fédérale. La situation de 72 % des espèces en situation précaire ne s'est pas améliorée et on dénombre maintenant deux fois plus d'espèces dont la position se détériore par rapport aux espèces dont la situation s'améliore. Quant au projet de loi sur les espèces menacées, qui hante les Communes depuis cinq ans, la prorogation de la dernière session rend son avenir législatif encore plus «incertain», en contravention des dispositions de la Convention sur la biodiversité. Le Canada, ajoute la commissaire fédérale, n'a pas réalisé non plus son engagement de protéger 12 % du territoire canadien: les aires protégées ne dépassent pas 9 % du territoire présentement. Le tiers des écorégions du pays ne sont d'ailleurs pas représentées dans les aires protégées et les parcs, pierre angulaire du système, voient des espèces menacées jusqu'à l'intérieur de leur territoire.

D'autre part, la commissaire à l'Environnement note que les stocks de poissons marins ne se reconstituent pas. On parle même de détérioration accrue de certains stocks!

De plus, note-t-elle dans la liste des faiblesses post-Rio, le Canada a laissé ses émissions de gaz à effet de serre augmenter de 20 % entre 1990 et 2000 alors qu'il s'était engagé à Rio à les ramener à leur niveau du début de cette décennie.

Quant à la gestion des toxiques, la commissaire à l'Environnement note que la production, l'utilisation et le rejet de pesticides, essentiellement rejetés par le milieu agricole — Québec a accusé une hausse de plus de 5,3 % en 1998 et 1999, révélait hier un bilan provincial — constituent une menace sérieuse pour la santé et l'environnement car dans ce domaine comme dans celui des émissions toxiques des entreprises, le gouvernement fédéral n'a pas les moyens de connaître l'ampleur des problèmes et d'en prendre le contrôle. Malgré les progrès accomplis, écrit Johanne Gélinas, l'élimination des substances les plus persistantes, ciblées notamment par la convention de Stockholm, n'est pas pour demain compte tenu des maigres budgets alloués.

Par ailleurs, Ottawa «ne nettoie pas sa propre cour», note la commissaire. Il sait que ses services ont contaminé 8500 sites à travers le Canada mais il y en aurait 1500 autres qu'il n'a ni répertoriés, ni évalués et encore moins placés sur la voie de la restauration, une tâche «de plusieurs milliards» à laquelle le fédéral consacre tout au plus 90 millions par année. À ce rythme, il faudra, dit-elle, des décennies pour terminer le travail. En Nouvelle-Écosse, par exemple, Ottawa a dépensé 66 millions pour préparer le nettoyage des étangs bitumineux de Sydney, qui ne sont toujours pas décontaminés. De la même façon, ajoute Johanne Gélinas, le gouvernement fédéral laisse à l'abandon les mines contaminées du Nord (Yukon, TNO et Nunavut) sans exiger de garanties financières pour faire face aux besoins de la décontamination post-fermeture, une facture de 555 millions pour les contribuables de demain qui se consoleront en se disant que leurs parents avaient investi dans des mines rentables...

Enfin, la commissaire à l'Environnement montre qu'Ottawa n'a aucune stratégie cohérente et efficace pour contrer l'envahissement des espèces étrangères qui modifient les équilibres naturels aux dépens des espèces autochtones. Le fédéral n'a pas de responsable ministériel attitré dans ce domaine, ce qui éparpille les responsabilités, et empêche la mise en place d'une politique de contrôle de cette «pollution biologique», plus dangereuse à certains égards car les envahisseurs ont ici la capacité de se reproduire, un message codé qui pourrait éventuellement frapper de plein fouet la politique pro-OGM du gouvernement fédéral.