Nouveau bâillon sur les scientifiques de Santé Canada

Des scientifiques de Santé Canada dénoncent les pressions qu'exercent sur eux leurs supérieurs afin qu'ils procèdent avec célérité à l'approbation d'antibiotiques et d'hormones de croissance pour l'élevage d'animaux de boucherie.

Trois scientifiques de Santé Canada chargés d'évaluer les nouveaux médicaments destinés aux animaux d'élevage avaient émis des doutes quant à l'innocuité pour la santé humaine d'une nouvelle combinaison d'antibiotique et d'hormone de croissance préparée par la compagnie Elanco. Ils demandaient par conséquent de plus amples données de la part de la compagnie, mais les autorités de Santé Canada ont balayé du revers de la main les réticences de ces scientifiques chevronnés, arguant que ces médicaments étaient sans danger puisqu'ils avaient été autorisés aux États-Unis.

Le journaliste Reg Sherren, qui anime à CBC l'émission sur l'agriculture Country Canada, a levé le bâillon et accordé la parole dimanche dernier à deux de ces scientifiques de Santé Canada ayant été rabroués, réprimandés, voire rétrogradés par leurs autorités.

Les autorités de Santé Canada ont en effet retiré au vétérinaire Gérard Lambert — employé par l'organisation depuis une trentaine d'années — ses fonctions de chef de l'équipe de pharmacologie et de toxicologie pour avoir insisté sur la nécessité d'obtenir des données supplémentaires sur les effets de l'antibiotique Tylosine avant d'accorder son homologation. La compagnie Elanco veut en effet joindre cet antibactérien à l'implant contenant une hormone de croissance dans le but de prévenir le développement d'abcès au site de l'implant. Une complication qui ne survient pourtant que rarement.

«Il y a quelques années, la décision de ne pas permettre d'autres utilisations non thérapeutiques — comme promoteur de croissance — de cet antibiotique avait pourtant été prise compte tenu que cet antimicrobien crée de la résistance envers un autre antibiotique, l'érythromicine, employé couramment pour traiter les infections chez les enfants», souligne Gérard Lambert.

Pour ces mêmes raisons, l'Union européenne a proscrit depuis quelques années l'usage de cet antibiotique à des doses non thérapeutiques. Elle a également interdit l'utilisation des hormones de croissance chez les animaux destinés à l'alimentation car certaines sont reconnues pour favoriser le cancer, rappelle le vétérinaire.

De plus, l'Organisation mondiale de la santé recommande de limiter l'utilisation des antibiotiques au minimum, et de n'y avoir recours que lorsque les animaux souffrent d'une infection grave.

Mais la compagnie refuse de se plier aux exigences des évaluateurs, affirmant que l'antibiotique et l'hormone de croissance ont déjà été autorisés séparément.

«Ces deux substances ont déjà été approuvées, mais pour d'autres usages et sur d'autres espèces que celles auxquelles on les destine maintenant», réplique le chef de l'équipe chargée de l'innocuité microbiologique, Shiv Chopra, travaillant pour Santé Canada depuis 33 ans.

Cette guerre intestine au sein de Santé Canada n'est pas sans rappeler les contestations de ces mêmes inspecteurs, Gérard Lambert, Shiv Chopra et Margaret Haydon, qui avaient dû se présenter devant le comité du Sénat pour convaincre les politiques que l'on ne disposait pas de données suffisantes pour justifier l'usage de l'hormone de croissance somatotropine bovine, susceptible d'accroître la production laitière. «On nous disait que cette hormone n'était pas absorbée et qu'elle était complètement détruite durant la digestion, rappelle M. Lambert. Or, des observations obtenues chez le rat montrant que l'hormone était absorbée au point de déclencher l'activité du système immunitaire puisqu'elle induisait la production d'anticorps nous avaient été cachées lors de l'évaluation. Or l'innocuité de cette hormone reposait justement sur l'absence d'absorption!»

«Si nous approuvons le produit proposé par la compagnie, nous ne sommes embêtés par personne, confie M. Lambert. J'ai par contre demandé une rencontre pour réévaluer le dossier puisqu'on ne semblait pas vouloir demander de nouvelles données. Mais mon geste n'a pas été apprécié par les gestionnaires. On m'a reproché de ne pas avoir l'esprit d'équipe et de manquer de jugement professionnel. J'ai finalement perdu mon poste de chef d'équipe parce que je n'appuyais pas la décision des autres.»

Les possibilités de promotion pour M. Lambert sont désormais anéanties. Un de ses collègues a reçu une lettre de réprimande pour lui avoir apporté son soutien.

«Les pressions ne sont pas exercées directement par les compagnies sur nous, évaluateurs. Elles proviennent indirectement des lobbies des compagnies pharmaceutiques qui agissent sur les ministres, le premier ministre, voire le Conseil privé, affirme Shiv Chopra. Et cette influence redescend lentement jusqu'à nos superviseurs. Ce genre de pressions se manifestent depuis plusieurs années. Elles portent atteinte à tous les membres de notre communauté, particulièrement les enfants et les femmes enceintes. Pourquoi ne nous laisse-t-on pas faire notre travail correctement? Si nous signons l'avis de conformité (l'approbation), nous mentirons au yeux de la loi, car il n'est pas vrai que nous disposons de données suffisantes permettant d'affirmer que ces substances sont sans danger pour la santé humaine», s'insurge-t-il.

«On ne doit pas toujours calquer nos décisions sur celles des États-Unis, poursuit le scientifique. Nous devons également considérer que les Européens ont banni ces substances. Nous devons prendre une décision en toute indépendance à la lumière des résultats de nouvelles études. Pourtant, notre directrice générale se refuse à exiger de nouvelles études.»

Dans l'émission de la CBC, Mme Kirkpatrick croit qu'il s'agit d'une divergence d'opinion scientifique. «Mais à propos de quelles données serions-nous en désaccord puisqu'elles n'existent pas?», réplique Shiv Chopra qui doute sérieusement des compétences scientifiques en matière de médecine vétérinaire et de pharmacologie de sa supérieure.

«En rejetant l'avis de ses scientifiques ou en remplaçant ceux-ci par d'autres scientifiques plus dociles qui recommanderont l'approbation d'un médicament sans aucune donnée, les administrateurs de Santé Canada jouent aux dés avec la santé des Canadiens», s'indigne Nadège Adam, chargée de campagne en biotechnologie pour le Conseil des Canadiens. «Nous avions espéré qu'après l'affaire de l'hormone de croissance, ces manigances appartenaient au passé. De toute évidence, Santé Canada n'a rien appris. Comment pouvons-nous leur faire confiance après qu'ils eurent démontré de manière répétée leur mépris pour la sécurité des Canadiens qu'ils sont censés protéger?»