Perspectives - Quand on se compare...

Un groupe de cyclistes au square Phillips, à Montréal.
Photo: Jacques Grenier Un groupe de cyclistes au square Phillips, à Montréal.

La manchette du National Post était sans équivoque: lorsque l'on compare la santé des populations des différentes villes du pays, Vancouver mérite la palme et Montréal, le bonnet d'âne. Autre son de cloche cependant à Montréal où le titre de cancre est plutôt décerné aux auteurs de l'étude maison du quotidien canadien.«P our chaque pdg détendu qui traîne un petit sac de carottes au travail à Vancouver et fait quotidiennement son jogging à travers Stanley Park, à l'heure du lunch, il y a probablement deux personnes surmenées à Montréal, qui durant la pause-café de leur emploi minable, grillent une cigarette après l'autre en se demandant comment elles pourraient trouver le moyen de s'entraîner davantage.»

Après avoir tenté de trouver les critères les plus représentatifs de l'état de santé des populations urbaines et après avoir passé la semaine à comparer les chiffres de Statistique Canada, la journaliste Mary Vallis du National Post en est venue à cette triste conclusion. Selon elle, Montréal est la ville canadienne qui a la moins bonne santé parmi les 14 comparées. «Pas parce qu'elle est la pire dans toutes les catégories (elle ne l'est pas), mais parce qu'elle s'est positionnée sous la moyenne dans une multitude de catégories», précise-t-elle.

On peut ainsi lire que près d'un Montréalais sur trois a confié à «Stat Can» qu'il éprouvait quotidiennement un stress intense, ce qui constitue le plus haut taux au pays. Un tiers des gens d'ici se disent fréquemment exposés à la fumée secondaire et un quart d'entre eux sont des fumeurs réguliers, «ce qui a pour effet d'augmenter considérablement les risques de souffrir d'une attaque cardiaque, d'asthme et de cancer du poumon», ajoute la journaliste.

Les Montréalais ont également plus de chance d'être rattrapés par une maladie puisqu'ils lèvent trop souvent le nez sur l'activité physique: seulement 36,5 % profitent de leur temps libre pour s'entraîner, un taux qui se situe loin derrière la moyenne nationale (42,6 %).

«La situation socio-économique des citoyens constitue un autre facteur qui milite contre Montréal, écrit Mme Vallis. Les experts s'entendent pour dire que le revenu et le niveau d'éducation sont de puissants déterminants de la santé et, à cet égard, Montréal est la plus désavantagée des villes canadiennes. Près de 5 % de la force ouvrière possède moins de huit ans de scolarité, ce qui représente le taux le plus élevé de sous-scolarisation parmi les 14 villes. Montréal doit également composer avec un des plus hauts taux de chômage (8,8 % entre janvier et septembre 2002).»

Et la journaliste de poursuivre son noir exposé, chiffres à l'appui, en énumérant les «travers» malsains de la population montréalaise. Rien de nouveau sous le soleil, direz-vous. Notre côté latin fait de nous des êtres amoureux de vin et de bonne chère, et non pas d'activités physiques et de bouffe bio. En moins bonne santé, peut-être, mais plus socialement et culturellement actifs, en d'autres mots.

Il y a de ça pour expliquer ces chiffres, reconnaît l'adjoint au directeur de la santé publique de Montréal-Centre, le Dr Denis A. Roy, qui a été appelé à commenter le dossier dans les pages du Post. Les habitudes plus «européennes» des citoyens d'ici permettent certes d'apprécier certaines conclusions... à condition de ne pas les prendre pour du cash!

«On propose une vision réductrice d'un phénomène bien complexe, estime le médecin. On compare des pommes avec des oranges et on conclut de manière sensationnaliste que, généralement, Montréal est sur le bas de la pile. Or il est nécessaire de faire les ajustements qui s'imposent. Et j'ai vite compris, en donnant l'entrevue, que j'avais affaire à une équipe qui n'avait pas cherché à faire ce travail-là.»

Ce travail-là, justement, il est précieux. Il permet d'éliminer les biais et de tenir compte des caractéristiques particulières d'une province ou d'une autre. Il en est ainsi, par exemple, de la pyramide d'âge du Québec, plus particulièrement de Montréal. Les personnes de plus de 65 ans sont beaucoup plus nombreuses sur l'île que pratiquement partout ailleurs au pays. Les plus jeunes étant souvent plus scolarisés et en meilleure santé, il va sans dire que les statistiques s'en ressentent, ce que n'a pas précisé le Post, par exemple.

Mais la variable principale dont ce journal n'a pas tenu compte, sinon pour en faire brièvement état, c'est la pauvreté, soutient le Dr Roy. «À pauvreté égale, je ne suis pas certain qu'on aurait les mêmes résultats. La proportion significativement plus élevée de personnes pauvres au sein de notre collectivité a un impact important sur les chiffres, sur nos habitudes de vie, sur les causes de mortalité, etc. C'est là que ça devient facile de monter en épingle le fait que Montréal est moins en santé.»

D'aucuns pourraient arguer que les «si» n'ont jamais fait d'enfants forts. Peut-être. Mais est-il mieux de vivre dans une ville qui, comme Vancouver et Toronto, reconduit sans procès les plus démunis aux portes de la municipalité? Et non seulement Montréal a-t-elle décidé de ne pas chasser les plus vulnérables, elle leur offre en plus des conditions de vie somme toute acceptables: le coût de la vie est ici parmi les plus abordables. Donc oui, il y a plus de pauvres ici, ce qui explique en partie la facilité qu'a la journaliste à dénigrer Montréal.

Autres critères absents de l'étude maison du National Post: la qualité de vie nettement plus intéressante à Montréal qu'ailleurs et la présence en plus grand nombre d'immigrants à Vancouver et Toronto. «Contrairement à ce que certains croient, note le Dr Roy, la majorité des nouveaux arrivants sont des gens qui ont été sélectionnés. Il y a évidemment le fait que ça prend des gens particuliers pour s'installer en Amérique du Nord, mais il y a également le fait que le Canada ne retient pas tout le monde: 20 % seulement sont des réfugiés. La grande majorité des nouveaux arrivants sont donc des gens déterminés et foncièrement en santé. On pourrait parler du healthy immigrant effect.»

Pour avoir un juste portrait de la santé des Montréalais comparativement à celle du Rest of Canada il faudra donc repasser... dans moins d'une semaine. Lundi prochain, en effet, la Direction de la prévention et de la santé publique (le nouveau nom de l'organisme) dévoilera son rapport annuel sur un aspect choisi de la santé des Montréalais. En vedette cette année: la santé des populations urbaines du Canada.

Grâce à cette heureuse coïncidence, Montréal pourra donc remettre à son tour le bonnet d'âne à une plus méritante...