Le couple algérien ne sera pas arrêté - À l'abri dans une église, aussi longtemps qu'il le faudra

Yakout Seddiki était visiblement éprouvée par les événements, hier, lorsqu’elle a rencontré la presse en compagnie de son époux, Mourad Bourouisa, à la Union United Church où ils ont été recueillis. Le couple d’Algériens réclame du féd
Photo: Jacques Nadeau Yakout Seddiki était visiblement éprouvée par les événements, hier, lorsqu’elle a rencontré la presse en compagnie de son époux, Mourad Bourouisa, à la Union United Church où ils ont été recueillis. Le couple d’Algériens réclame du féd

«J'ai préparé mes valises pour aller en Algérie, parce que je n'avais pas le choix. Mais à la dernière minute, je ne pouvais pas y aller. Il n'y a personne qui peut aller à la mort comme ça avec ses pieds.»

La voix nouée, visiblement secouée par les événements des derniers jours et une généreuse attention médiatique, Yakout Seddiki, cette Algérienne demanderesse du statut de réfugiée qui fait face avec son mari à un avis d'expulsion, a exposé ainsi les raisons qui lui dictent de demeurer encore sous la protection de la Union United Church, jusqu'à que le gouvernement fédéral donne suite à sa demande de réévaluation pour motifs humanitaires.

Hier, après une conférence de presse très courue, cette dame et son époux, Mourad Bourouisa, ont toutefois reçu l'assurance par les services d'immigration liés au ministère qu'il n'y aurait pas de mandat d'arrestation d'émis contre eux au cours des prochains jours, une possibilité qui avait été évoquée dimanche après que le couple, établi ici depuis quelques années, eut volontairement décidé de ne pas se conformer à l'avis de retour forcé en Algérie.

Mais du ministre fédéral responsable du dossier de l'immigration, Denis Coderre, pas de nouvelles. «Le ministre est actuellement à Vancouver et ne peut pas commenter ce cas spécifique», répondait hier son attachée de presse, Sarah Bain. M. Coderre, à qui le couple algérien a formulé une demande de statut de réfugiés pour motifs humanitaires, possède un pouvoir discrétionnaire qui lui permet d'intervenir dans un dossier en particulier.

L'histoire de ce couple algérien établi au Canada depuis quelques années et qui fait soudainement face à un avis d'expulsion, soulève plusieurs questions, qui interpellent l'homologue québécois de M. Coderre, le ministre québécois responsable du dossier de l'Immigration, André Boulerice. «On ne fait pas attendre quelqu'un sept ans de temps, ce n'est pas vrai, c'est odieux!», s'emporte le ministre, qui n'a aucun pouvoir d'ingérence dans ce dossier de compétence exclusivement fédérale. «On répète la même chose [aux autorités fédérales]: "ll est légitime que vous ayez le contrôle des frontières, mais dans le cas de quelqu'un qui est ici et qui revendique le statut de réfugié, donnez la réponse et donnez-là rapidement!"»

Pour entrer au Canada, il existe deux voies possibles: le titre de réfugié ou celui d'immigrant sélectionné. Le ministre Boulerice invite le couple Seddiki-Bourouisa à passer maintenant à cette deuxième option et à formuler une demande de certificat de sélection du Québec. «Nous étudierons avec célérité et sympathie votre dossier», ajoute-t-il, sans pouvoir toutefois présumer de l'issue de la démarche.

Cette demande a été faite, explique Nadja Pollaert, coordonnatrice du Comité d'aide aux réfugiés, et une entrevue — qui doit en vertu de la loi être faite à l'extérieur du pays lié à la demande — prévue pour le 5 novembre prochain, à New York. «Mais les États-Unis ne veulent pas émettre de visa d'entrée à Nadia et Mourad», explique Mme Pollaert.

Les embûches sont nombreuses, et le couple s'interroge fortement sur les raisons qui poussent Immigration Canada à rejeter l'avis médical qu'a formulé le médecin traitant de Mme Seddiki, enceinte de 14 semaines et aux prises avec des difficultés médicales liées à sa grossesse. «Je suis particulièrement préoccupé par l'impact que pourrait avoir un voyage aussi tôt que le 20 octobre (en plus du stress qui y est associé) sur la grossesse actuelle», précise pourtant clairement le Dr David Morris, médecin de Yakout Seddiki, dans cet avis émis le 16 octobre. «L'avis a été réfuté par un médecin des services fédéraux que Nadia n'a jamais vu», dénonce Mme Pollaert, membre de l'un des organismes communautaires de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes.

Si certains organismes épaulent la démarche du couple, le révérend Darryl Gray a ouvert sa porte à la famille algérienne. «L'Église a une obligation morale, une responsabilité morale qui la pousse, lorsque cela est nécessaire, à risquer notre position, notre prestige, et même nos libertés pour le bien-être des autres», a lancé hier ce pasteur de la Union United Church, qui abritait encore hier la petite famille Seddiki-Bourouisa, composée des deux parents et du petit Ahmed de deux ans.

M. Gray a abondamment expliqué que le couple se réfugiait sous la protection d'un sanctuaire inviolable, et qu'«un enlèvement de force de ce lieu inviolable de protection et de refuge constituerait un sacrilège».

«J'ai fait ce devoir pour protéger ma famille», a brièvement déclaré Mourad Bourouisa pour expliquer son geste. Pendant que ses parents exposaient difficilement, sous la lorgnette des médias, les raisons qui les incitaient à défier leur avis d'expulsion, le petit Ahmed, deux ans et citoyen canadien, papillonnait bruyamment et avec une insouciance toute enfantine dans le sous-sol de l'église.

«Nous demandons au ministre de prendre notre demande de cas humanitaire en considération», a poursuivi M. Bourouisa. «M. Chrétien peut faire quelque chose!», a lancé son épouse.

Hier à la Chambre des communes, le député bloquiste Michel Guimond a bien essayé d'interpeller le secrétaire parlementaire du ministre Coderre, Mark Assad, sans trop de succès. Interrogé quant au paradoxe lié à la levée du moratoire concernant les ressortissants algériens et la recommandation toujours faite aux touristes canadiens par le gouvernement d'éviter l'Algérie, une «destination non sécuritaire», le secrétaire a rétorqué que «le Canada n'a aucune intention de faire une expulsion massive, ni aucune intention non plus d'accorder une amnistie générale. Chaque cas est spécifique et examiné avec compassion et pour les raisons humanitaires».

Mme Seddiki, qui craint le retour en Algérie pour les menaces de mort qu'elle y a déjà reçues avant son arrivée au Canada, affirmait hier être disposée à rester à l'église tant qu'il le faudrait. «Je reste à l'église, j'ai trouvé un refuge ici, je vais rester ici toute ma vie s'il le faut.»

Il a été impossible de joindre le responsable d'Immigration Canada, Robert Gervais, hier. Et au cabinet du ministre Denis Coderre, on s'en remettait au porte-parole d'Immigration Canada pour tout commentaire officiel.