Médecins étrangers s'abstenir

«Professions inadmissibles: omnipraticien et médecin spécialiste».

Voilà ce que tout étranger voulant installer ses pénates au Québec peut lire sur le site Internet d'Immigration-Québec, où l'exercice de la médecine est clairement identifié comme étant un critère d'«inadmissibilité» par les services d'immigration.

Alors que l'on fait état d'un manque criant de médecins de famille et de certains spécialistes dans plusieurs endroits au Québec, les services d'immigration du Québec à l'étranger continuent à informer les candidats intéressés que les médecins ne seront pas admis à s'installer au Québec, a appris Le Devoir. Sauf exception, le seul exercice de la médecine constitue en fait un critère assuré de refus.

Un autre document d'information diffusé auprès du public français par le service de l'immigration de la Délégation du Québec à Paris, intitulé «Québec veut recevoir plus d'immigrants francophones», reprend lui aussi en lettres majuscules cette politique d'exclusion: «Trois professions sont inadmissibles à l'immigration au Québec: médecin spécialiste, omnipraticien, médecin généraliste».

En fait, même si vous êtes jeune, parlez français, et répondez à tous les autres critères de sélection recherchés par les services d'Immigration-Québec, mieux vaut être balayeur, mécanicien, chimiste, enseignant ou même chômeur que médecin, pour espérer passer la barre des services d'immigration.

Appelés à expliquer cette situation hier, des responsables du ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration (MRCI) ont soutenu que cette condition «d'inadmissibilité» touchait les immigrants admis par l'entremise du programme «Employabilité et mobilité professionnelle», en vertu duquel sont sélectionnés depuis 1996 la majorité des immigrants qui s'installent au Québec.

«Aux fins de ce programme, il n'y a que deux professions inadmissibles: omnipraticien et médecin spécialiste. Ces deux professions font en sorte que les requérants ne peuvent être sélectionnés par notre processus d'immigration», a confirmé hier Jacques Robert, directeur des politiques et programmes d'intégration au ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration (MRCI).

Aux yeux de ce ministère, la médecine n'est donc pas une profession en pénurie. Selon M. Robert, les services d'immigration ont adopté cette position en 1996, en raison de la situation du marché de l'emploi. Depuis, il n'a pas été jugé pertinent de revoir cette politique d'exclusion. Au moins 20 professions, — la plupart régies par des ordres professionnels — figuraient il y a deux ans sur la liste des professions inadmissibles aux côtés des médecins. Mais aujourd'hui, seule la médecine figure toujours sur la liste des professions exclues.

«Cette liste a été établie en consultation avec le réseau de la santé et il y avait un consensus, il y a deux ans, sur le fait qu'on n'avait pas besoin de faire un recrutement plus large», a défendu M. Robert.

«La liste des professions en demande est construite avec Emploi Québec et on ne nous a pas signifié qu'il y avait un tel besoin pour les médecins», a renchéri Claude Fradet, conseiller en information au MRCI.

Toutefois, ces derniers précisent qu'un médecin peut être sélectionné comme immigrant au Québec par l'entremise d'un autre programme, qui vise les travailleurs temporaires, ou du programme «Emploi assuré».

Ces derniers programmes visent essentiellement les médecins hautement spécialisés et les professeurs qui ont déjà reçu une offre d'emploi d'un établissement de santé ou d'une université québécoise. Autrement dit, le médecin de famille qui déciderait de son propre chef d'ouvrir un bureau au Québec est une persona non grata aux yeux des services d'immigration, à moins qu'il ne déclare exercer une autre profession.

En effet, le MRCI a indiqué hier que les médecins qui pourront démontrer qu'ils sont aptes à gagner leur vie en faisant d'autres tâches, notamment celles de consultants, de professeurs ou de gestionnaire de la santé, pourraient être autorisés à s'installer au Québec.

Selon les porte-parole du MRCI, ces restrictions imposées aux médecins étrangers ne sont pas la conséquence des pressions exercées par le Collège des médecins, qui seul peut émettre des permis d'exercice de la médecine sur le territoire québécois.

«Il y a aussi des questions d'encadrement. Les places sont limitées dans les universités où les médecins étrangers doivent compléter leur résidence pour pouvoir exercer au Québec. Il y a aussi des coûts afférents [pour le gouvernement]», a fait valoir M. Côté.

En effet, les médecins étrangers qui souhaitent exercer au Québec doivent d'abord obtenir du Collège des médecins du Québec un permis restrictif ou un permis régulier.

La plupart des médecins recrutés par les hôpitaux québécois jouiraient de permis temporaires (restrictifs), renouvelables d'année en année, qui ne leur permettent d'exercer que dans un lieu précis. Pour obtenir un permis régulier et permanent, les médecins étrangers doivent répondre aux équivalences de formation exigées, et très souvent recommencer leur résidence dans un hôpital québécois, ont expliqué ces porte-parole. Seuls les médecins américains et canadiens peuvent échapper à cette exigence.

Au Collège des médecins, où l'on publiait récemment une étude faisant état d'une pénurie de plus de 1000 médecins au Québec, personne n'était disponible pour commenter cette situation. Une porte-parole du Collège a cependant indiqué que le nombre de permis restrictifs octroyés chaque année à des médecins étrangers était à la hausse.

L'an dernier, la corporation médicale a émis 491 permis d'exercice, dont 57 permis restrictifs à des étrangers, sept permis réguliers à des médecins d'outre-mer et 13 permis réguliers à des médecins d'autres provinces canadiennes. «Cela veut quand même dire qu'environ un permis sur huit à été attribué à un médecin de l'extérieur du Canada, c'est beaucoup plus qu'avant», a indiqué cette porte-parole.