Bernard Landry au Devoir - Le PQ jouera son existence aux prochaines élections

Le Parti québécois jouera son existence lors des prochaines élections générales, reconnaît le premier ministre Bernard Landry.

Dans le contexte d'une lutte à trois avec l'Action démocratique du Québec, qui mène largement dans les intentions de vote, le PQ se retrouve dans une situation qui appelle l'action urgente. L'option souverainiste est également fragilisée: une défaite péquiste pourrait bien entraîner sinon l'enterrement de la cause, du moins son report aux calendes grecques, a affirmé M. Landry en entrevue au Devoir hier.

«La prochaine échéance est grave. Je ne suis pas prophète et je ne veux pas être fataliste non plus, mais je dis que nous sommes à haut risque si on ne le fait pas d'ici cinq ans», a fait valoir M. Landry.

Question de bien faire sentir qu'il est minuit moins cinq, le premier ministre a rappelé sur un ton quelque peu dramatique que certains peuples ont survécu mais que, dans d'autres cas, il ne reste plus que des tombeaux et quelques monuments pour témoigner de leur passage, comme c'est le cas des Étrusques, une civilisation antérieure à l'empire romain. «Je n'affirme pas que c'est la dernière chance, parce que la vie des peuples, c'est long. Mais ça se pourrait, a-t-il souligné. [...] Je me bats dans un contexte d'urgence. Vous allez me dire que ce n'est pas facile, que ce n'est pas à la mode. Tout ça est peut-être vrai, mais il y a des vertus humaines qui s'appellent le courage, la constance et la lucidité; il faut que les individus et les collectivités les pratiquent», a affirmé Bernard Landry.

Ce dernier garde l'objectif que le Québec devra être présent comme nation au prochain Sommet des Amériques, en 2005 en Argentine. «Si des partis non souverainistes sont élus, ça veut dire qu'il n'y aura pas de référendum, qu'il n'y aura pas de souveraineté — et pendant combien de temps?», a prévenu M. Landry.

Mais quand on lui oppose que cette volonté de renouveler l'intérêt pour la souveraineté ne correspond peut-être plus aux valeurs des Québécois compte tenu de l'appui à l'ADQ qui ne se dément pas jusque ici, le premier ministre dit miser sur le temps pour renverser la vapeur. Théoriquement, le gouvernement Landry peut gouverner jusqu'en novembre 2004.

Même si les prochaines élections générales marqueront «sans doute» un tournant dans l'existence du Parti québécois, il est hors de question de débattre du bien-fondé du «sacro-saint modèle québécois», comme l'a fait au début de l'été le ministre Joseph Facal. Face aux idées du chef adéquiste Mario Dumont, qui critique haut et fort l'État, sa machine et son fonctionnement, M. Landry propose les valeurs de la Révolution tranquille. D'ailleurs, il souligne d'ores et déjà que le congrès péquiste prévu à l'hiver ne sera pas une tribune pour remettre en question les principes qui soutiennent le PQ.

«Ce que je n'aime pas, c'est tout balancer à tous les 50 ans. [...] Le modèle québécois est un excellent modèle de société et il doit évoluer constamment. Autrement, il pourrait devenir désuet. Mais heureusement, il a évolué», a assuré le premier ministre, qui dit avoir contribué à «le modifier profondément». Il donne ainsi l'exemple de la création de la Commission des services essentiels, qui a permis d'éliminer les aspérités du droit de grève jadis accordé à la fonction publique.

À cet égard, M. Landry estime que le changement proposé par Mario Dumont est davantage un effet de mode, une conséquence de la société de consommation. «Changer pour changer, c'est une doctrine absurde», tranche-t-il, ajoutant ensuite que l'ADQ a au moins le mérite de susciter les échanges.

«C'est vrai qu'il y a des valeurs exprimées dans le programme de l'ADQ que nous réprouvons totalement. C'est le contrepoids de nos valeurs. Nos valeurs, depuis toujours, c'est de faire en sorte qu'on soit égaux devant la maladie. Et c'est les valeurs de la Révolution tranquille, c'était les valeurs de la commission Castonguay et c'est les valeurs qui sont dans la Loi canadienne sur la santé. Le fait que quelqu'un propose une contre-valeur, pour le débat politique, c'est un enrichissement», croit M. Landry.

Au plan d'action du Parti libéral du Québec, qui prône un réinvestissement majeur en santé et en éducation couplé à une baisse des impôts, et au programme de l'ADQ, avec son taux unique d'imposition, ses bons d'études et ses projets en matière de santé, notamment, Bernard Landry répond en offrant de poursuivre sur la lancée péquiste depuis 1994. Au coeur des enjeux du prochain scrutin, croit-il, se trouve «la continuation d'un gouvernement efficace qui a fait ses preuves et qui a des principes solides, pas un saut dans le passé, dans l'inconnu».

Dans ce «plan déjà en marche» qui ne rompt vraisemblablement en rien avec l'ère Bouchard, M. Landry estime tout de même qu'il se démarque par l'élan imprimé à la souveraineté. Mais il reconnaît avoir pris un train déjà en marche avec une équipe déjà en place.

Cela étant, il n'entend pas apporter quelque modification que ce soit à son cabinet ni même faire un discours inaugural pour bien marquer un virage. «Le Parti québécois a réussi l'exploit de rester social-démocrate et d'être le meilleur pour l'économie et les finances», se félicite Bernard Landry.

C'est donc avec le bilan du PQ en poche et la réalisation, au cours des prochains mois, de politiques déjà en chantier (la politique de l'eau, par exemple) que M. Landry croit pouvoir remporter les prochaines élections. Dans cette lutte à trois qui s'annonce, il n'écarte pas la possibilité de l'élection d'un gouvernement minoritaire.

Mais au delà du constat d'un terrain politique glissant, M. Landry dit s'inquiéter franchement de la baisse démographique au Québec. Et cette situation procède, analyse le premier ministre, d'un changement peut-être trop rapide dans les années 60. «Ça, c'est parce qu'à la Révolution tranquille, on a balancé très vite les valeurs familiales alors que la France, qui est une société moderne, et la Suède, qui en est une autre, ont réussi à cultiver le progressisme et à garder une démographie qui les empêche de mourir», a souligné M. Landry.