Perspectives - Les maîtres du monde

Beaucoup moins connu que le G8 ou le Forum économique mondial de Davos, le groupe tire son nom de l'hôtel Bilderberg, à Oosterbeek, aux Pays-Bas, où s'est tenue sa première réunion en mai 1954. Créé, à l'origine, pour entretenir la compréhension et l'amitié entre l'Europe et les États-Unis, le forum s'est graduellement intéressé à tous les grands enjeux géostratégiques, de la question énergétique à la libéralisation des échanges, en passant par la guerre contre le terrorisme et la concurrence asiatique.

Mise à jour chaque année en fonction d'un système de quota par pays, la liste de ses participants est un inventaire des plus grosses pointures du gotha de droite comme de gauche, ou de ceux qui semblent destinés à le devenir. S'y sont retrouvés des têtes couronnées, comme le roi Juan Carlos et la reine Béatrix; des politiciens, comme Henry Kissinger, Tony Blair, Donald Rumsfeld, Angela Merkel et Bernard Kouchner; des hommes d'affaires, comme David Rockefeller, George Soros et Bill Gates; des dirigeants d'institutions internationales, comme Pascal Lamy (OMC), Paul Wolfowitz (Banque mondiale) et Jean-Claude Trichet (Banque centrale européenne); ainsi que des experts, dont des journalistes réputés du Financial Times, du Figaro, de la revue The Economist, de Newsweek... Il arrive que des Canadiens soient invités. Ce fut le cas, entre autres, de Conrad Black, Pierre Trudeau, Jean Chrétien, Stephen Harper, Mike Harris, Frank McKenna et Bernard Lord.

Pour ses fans, le groupe du Bilderberg a su préserver, par sa sélection rigoureuse des participants et la confidentialité de ses discussions, un niveau élevé de débat et donc une véritable occasion de mieux se comprendre entre acteurs centraux. «À Davos, on paie pour voir et se faire voir. Au Bilderberg, on y vient pour entendre sans se faire voir», a expliqué un jour un participant au quotidien Libération. Cela a aussi pour résultat qu'on y est «très blanc, très WASP, et on assume», a ajouté un autre.

Le complot

L'opacité de ce club privé a un prix. Pour les adeptes de la théorie du complot, on n'a pas à chercher plus loin pour trouver qui tire les ficelles de notre monde. La mondialisation, le néo-libéralisme, le protocole de Kyoto, l'Union européenne, l'OMC, l'OTAN et les Casques bleus sont autant d'idées élaborées par le groupe du Bilderberg et autres Commission trilatérale et Council of Foreign Relations. Bill Clinton, Tony Blair et même Stephen Harper n'ont-ils pas été invités par le groupe du Bilderberg quelques années à peine avant leurs élections? Cela ne prouve-t-il pas que le groupe peut faire et défaire les gouvernements? On raconte même que c'est à l'une de ses réunions qu'aurait été planifiée l'invasion américaine de l'Irak. Pas étonnant que les nationalistes serbes, le terroriste américain Timothy McVeigh et Oussama ben Laden ont eux aussi accusé le groupe du Bilderberg d'être le véritable maître du monde.

On peut comprendre qu'il soit tentant d'échafauder de telles théories lorsque l'on sait que des gens aussi puissants se rencontrent chaque année en secret pour discuter des grandes questions de l'heure. Cela a, de plus, l'avantage d'expliquer de façon simple et logique la cause de tous ces phénomènes complexes qui perturbent nos vies.

Mais tout le monde sait bien que l'élection de Stephen Harper n'a pas été décidée par des étrangers, aussi puissants soient-ils. On sait aussi que tous les grands phénomènes mondiaux qui façonnent notre réalité ne peuvent pas être le fruit d'un vaste plan machiavélique élaboré par une centaine de personnes qui se réunissent trois ou quatre jours chaque année dans un hôtel chic. La plupart des gens auront compris que ces phénomènes sont plutôt le résultat d'un inextricable amalgame de décisions collectives et individuelles, d'évolutions sociologiques et d'accidents historiques.

Ce qui ne veut évidemment pas dire que des forums comme le groupe du Bilderberg n'ont aucune influence sur notre monde. Lorsque des gens se rencontrent pour discuter en profondeur de questions qui les préoccupent, ils finissent, à l'occasion, par arriver à des consensus. Lorsque ces consensus unissent d'importants politiciens, de puissants hommes d'affaires ainsi que d'influents experts et autres leaders d'opinion, on comprend que cela peut avoir un certain impact sur le cours des événements.

Ces consensus n'ont généralement rien de secret et peuvent évoluer. On est par exemple passé, ces dernières années, d'une béate apologie du libre-échange à une vision un peu plus sensible aux besoins des pays en voie de développement. Les préoccupations environnementales font, quant à elles, lentement leur chemin jusqu'aux sommets.

Reste que les membres du groupe de Bildberger auraient, sans doute, tout autant de plaisir à discuter ensemble même s'ils n'étaient pas tellement «blancs» et tellement «WASP». Ils y gagneraient une vision plus riche et plus éclairée de la réalité.

Reste aussi que, si on peut bien rire de la théorie du complot, cette dernière se nourrit souvent de sentiments d'impuissance devant les événements et d'exclusion des mécanismes décisionnels qui sont préoccupants en démocratie. Il est entendu que des rencontres au sommet, comme celles du groupe de Bilderberg, sont inévitables et même souhaitables pour le bon fonctionnement de notre monde. On comprendra cependant qu'elles ne doivent jamais être, ni avoir l'air d'être, l'endroit où se prennent les décisions importantes.

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