La fondation Historica, l'enseignement de l'histoire et le nation building

Le débat récemment lancé par les médias concernant le programme d'études en histoire du Québec a soulevé plusieurs questions d'ordre pédagogique, mais également politique. En fait, le document de travail sur l'enseignement de l'histoire au deuxième cycle du secondaire a été critiqué parce qu'il ne semble pas offrir de repère identitaire aux élèves qui suivront le cours d'histoire projeté par ce même document. En bref, on reproche au programme de passer sous silence les moments importants de l'histoire du Québec pour se concentrer sur des concepts plus larges liés à l'éducation à la citoyenneté.

Les objectifs généraux du programme qui sont très louables en ce qu'ils visent le développement de l'esprit critique des élèves et la compréhension des phénomènes sociaux. Cependant, il faut également donner un minimum de repères identitaires et politiques aux élèves pour qu'ils comprennent la société dans laquelle ils évoluent. On a beau vouloir s'éloigner des savoirs encyclopédiques et des dates apprises par coeur, une formation en histoire qui négligerait totalement l'étude de certaines réalités apparaît

incomplète.

Le choix fait par le programme de ne pas aborder la formation de l'identité nationale (canadienne ou québécoise) soulève également la question des organismes qui oeuvrent en dehors des murs des écoles et qui, eux, travaillent ouvertement à la formation d'une identité nationale par l'enseignement de l'histoire. En évitant de parler de la question nationale, le futur programme laisse le champ libre à des organismes comme la fondation Historica qui oeuvre depuis plusieurs années dans le domaine de l'enseignement de l'histoire du Canada et qui vise ouvertement à faire de l'enseignement de l'histoire un instrument de construction du nationalisme canadien.

Les Minutes du patrimoine et la fondation Historica

La fondation Historica (qui est une branche de la Fondation CRB de la famille Bronfman) est un des organismes, sûrement le plus puissant, qui oeuvre dans le domaine de l'enseignement de l'histoire du Canada depuis plusieurs années. Le travail de cette fondation consiste à produire et à distribuer du matériel pédagogique en histoire. Ce matériel, qui vise ouvertement à célébrer le patrimoine canadien et à créer un attachement à la nation canadienne chez l'élève, est facile d'accès et peut être utilisé par les professeurs dans leurs classes s'ils le jugent pertinent.

La colonne vertébrale du matériel pédagogique produit par la fondation Historica sont les Minutes du Patrimoine. La première minute a été présentée le 31 mars 1991. Avec le temps, une soixantaine d'épisodes ont été produits au coût d'environ 250 000 $ chacun, pour un total de 15 millions de dollars. En 1998, les Minutes du patrimoine étaient vues par 23 millions de Canadiens chaque année et 46 heures de minutes étaient diffusées chaque semaine sur les chaînes de télévision canadiennes.

Les Minutes du patrimoine sont de courts segments télévisuels, très près du format d'une publicité, qui racontent et exposent les grands moments de l'histoire canadienne. Elles ont été présentées dans les salles de cinéma et à la télévision pendant environ dix ans.

Enseigner l'histoire pour construire le Canada

Il y a cependant un autre volet fondamental aux Minutes: l'enseignement de l'histoire dans les écoles. En effet, depuis la création de la fondation Historica, une pléthore de matériel, de documents et de ressources a été rendue disponible aux professeurs d'histoire du Canada. Les Minutes sont au coeur de ce matériel, mais Historica organise également divers événements auxquels elle invite les professeurs et les élèves à se joindre, en plus de financer des recherches en histoire dans tout le pays. En 2004, Historica a dépensé plus de six millions dans ses divers programmes.

La fondation compte également plusieurs historiens canadiens renommés dans son conseil. En somme, Historica est devenu un joueur fort important, incontournable même, au Canada en ce qui concerne l'enseignement, la diffusion et la recherche en histoire.

Dans le premier guide pédagogique accompagnant les Minutes du patrimoine, on pouvait lire: «Le projet Reflets du patrimoine est un programme éducatif à long terme [...] qui vise à éveiller un sentiment de fierté et d'appartenance à l'endroit du Canada en attirant l'attention sur les personnes et les faits qui en ont marqué l'histoire.»

C'est donc avec cet objectif sous-jacent que les Minutes du patrimoine ont été produites. Le format même des Minutes fait en sorte que l'histoire canadienne y est présentée sous son jour le meilleur. En effet, les segments de 60 secondes traitent des grands moments de l'histoire canadienne en évoquant les grands personnages, les difficultés surmontées et les innovations canadiennes. Chaque Minute fournit à l'auditeur ou à l'élève une raison de plus d'être fier d'être canadien.

En ne présentant que les moments édifiants de l'histoire canadienne, les Minutes du patrimoine laissent entendre que le Canada a connu une progression sans embûches et sans taches depuis sa création. Les obstacles rencontrés ont été surmontés par des Canadiens extraordinaires qui ont su inspirer leurs compatriotes.

Ressources didactiques

L'autre volet, probablement le plus important, de la fondation Historica est le site Internet www.histori.ca sur lequel on retrouve tout un ensemble de ressources didactiques entourant les Minutes du patrimoine. Avec le budget fort imposant dont elle dispose, la fondation Historica organise plusieurs activités et événements entourant l'histoire canadienne et rend disponibles des plans de cours concernant divers thèmes de l'histoire canadienne aux professeurs d'histoire du pays. Les 68 plans de cours disponibles se rattachent tous à l'une ou l'autre des Minutes ou à des segments sur le sport canadien appelés Empreintes. Ces plans de cours, classés par année scolaire, province et par période historique comprennent des objectifs, une mise en situation et des activités que le professeur peut diriger dans sa classe d'histoire.

On constate donc que la fondation Historica s'est donné d'imposants moyens de diffuser son récit de l'histoire canadienne dans toutes les écoles du pays. La plupart des acteurs du monde de l'éducation sont visés par l'un ou l'autre des programmes d'Historica, que ce soit les professeurs aux niveaux primaire et secondaire, les élèves eux-mêmes, les historiens, les didacticiens de l'histoire et, en fin de compte, la totalité de la population canadienne. [...]

Bien sûr, ces documents ne sont pas officiellement approuvés par le ministère de l'Éducation, mais sont rendus facilement accessibles dans les écoles et ont parfois même été fournis gratuitement.

Il apparaît clair que ce genre de matériel n'est pas en accord et contrevient même aux objectifs éducatifs des programmes d'études en histoire actuellement en vigueur au Québec et qui visent à amener les élèves à s'interroger sur les réalités sociales dans une perspective historique, à les interpréter à l'aide de la méthode historique et de construire leur conscience citoyenne à l'aide de la discipline historique afin de développer leur pouvoir de compréhension et d'action.

Alors qu'on tente, par le nouveau programme, d'extraire le nationalisme des cours d'histoire en les vidant de leur contenu, on laisse la place libre à des organismes qui visent justement à produire du matériel faisant la promotion du nationalisme canadien. Le nouveau programme d'histoire doit absolument réintégrer une part de contenu historique dans les cours, mais surtout aborder l'étude de la question nationale pour en permettre une meilleure compréhension chez les élèves et de limiter, sinon d'encadrer, l'utilisation du matériel produit par des organismes comme la fondation Historica.