Des commandos s'attaquent aux camions-pubs

Le modus operandi du groupe est simple: une personne immobilise le camion-pub en glissant devant lui une planche transpercée de clous. Lorsque le véhicule est arrêté, deux cyclistes masqués l'encerclent puis lancent en sa direction des ballons remplis de peinture à l'huile. La signature finale des vandales consiste à déposer entre le pare-brise et le lave-glace un manifeste expliquant le geste.

«En 2002, peut-on lire, les trottoirs, les murs et le ciel diffusent partout le même mot d'ordre: ACHETEZ. Posez-vous la question: y avait-il jadis autant de slogans autoritaires dans les rues de l'URSS ou de l'Italie de Mussolini? Les panneaux publicitaires sont effectivement des panneaux autoritaires. Nous voulons leur résister. Et aujourd'hui, nous l'avons fait.»

Ainsi, la semaine dernière au centre-ville de Montréal, l'entreprise Impact media a été la cible des Décorateurs engagés. Impossible cependant d'avoir plus de détails puisqu'au siège social, on refuse de répondre à nos questions. On confirme néanmoins bien avoir été barbouillé.

Samedi soir dernier, les Décorateurs ont remis ça... mais l'un d'eux s'est fait pincer rue Saint-Denis, dans le Quartier latin, juste avant de commettre l'irréparable. Arrêté par la police pour tentative de méfait, l'homme a été libéré sans mise en accusation. Mais puisqu'il y a eu plainte de l'entreprise visée, une enquête a été ouverte par le Service de police de la Ville de Montréal.

«Nous allons continuer à nous amuser avec ces camions-pubs», menace quand même le groupe dans un courriel envoyé au Devoir, hier. «Et nous invitons la population à faire de même! [...] Si les gouvernements sont incapables de trouver des moyens de réduire l'émission de gaz à effet de serre (GES) dans nos villes, nous nous voyons contraints de le faire nous-mêmes.»

Pour les Décorateurs engagés, la présence en ville de ces véhicules publicitaires est pour le moins contradictoire à l'heure où le pays a promis de ratifier prochainement le Protocole de Kyoto. Et non seulement les camions-pubs représentent-ils une source de pollution atmosphérique, mais ils polluent également l'environnement visuel des villes, fait remarquer le groupe.

«Les entreprises achètent nos espaces intimes (les toilettes), les stations de métro, les trottoirs pour tous les couvrir de pub, écrit le groupe. Elles achètent aussi le ciel pour y faire défiler leur message en avion. Les Montréalais sont cernés de tout bord tout côté, et c'est pourquoi nous implorons les gouvernements de créer des zones de protection des espaces vierges, tout comme il existe des zones de protection des espèces menacées.»

À la Ville de Montréal, le dossier n'est pas nouveau. L'an dernier, le service du contentieux avait planché sur cette question afin de déterminer si la présence de publicités sur quatre roues dans les rues était légale ou non. En vain. Il semble que les fusions municipales aient relégué ce sujet aux oubliettes.

«Il y a une nébulosité juridique sur cette affaire-là», explique un porte-parole de la Ville, Pierre G. Laporte. L'article 471.2 du règlement d'urbanisme stipule qu'«un véhicule routier ne peut annoncer un établissement, un produit, un service ou un immeuble en utilisant un procédé qui comporte une source lumineuse clignotante ou qui affiche un message lumineux variable». L'ennui, c'est que la Ville ne l'applique tout simplement pas.

«On n'applique pas cet article du règlement parce qu'il y a déjà eu une poursuite sur un règlement similaire dans une ville de l'Ouest canadien et la municipalité avait été déboutée en cour. L'an dernier, on s'était donc demandé si notre règlement était assez fort. La réponse, c'est non.»

L'autre raison qui explique le laxisme des autorités municipales est de nature encore plus juridique. «La loi est claire: une ville a le pouvoir de réglementer les véhicules qui ne sont pas en mouvement, précise M. Laporte. Toutefois, il n'est pas clair si la Ville a le plein pouvoir d'agir quand le véhicule est en mouvement.»

Pendant ce temps, trois compagnies en profitent: elles font aujourd'hui rouler près d'une trentaine de camions dans les rues des villes québécoises, particulièrement à Montréal. Pressé de questions concernant le mécontentement de certains citoyens, Impact media a refusé de répondre aux journalistes.

Le propriétaire d'Euromobile international, qui n'a pas voulu donner son nom, estime pour sa part que sa compagnie ne pollue pas plus qu'une autre. «C'est toujours de ceux qui sont sur le panier de crabes que l'on parle. Pourtant, les gens polluent puisqu'ils pètent! En plus, ils prennent leur voiture seuls, ils jettent leurs journaux dans les poubelles le matin...»

Chez PR médias, on croit que ce mécontentement n'existe tout simplement pas. Nathalie Beaudoin, l'assistante administrative, a expliqué ne pas avoir reçu plus d'un message ou deux sur la boîte vocale de l'entreprise. Pour ce qui est des clients, jamais ne soulèvent-ils la question de la pollution, précise-t-elle.

Et ils ont bien tort de ne pas le faire, estiment les Décorateurs engagés. «[Ces camions] polluent et colonisent nos esprits. Ils bombardent la population de valeurs et de comportements individualistes et matérialistes. Et du coup, on se demande pourquoi les jeunes filles demandent de nouvelles paires de seins pour Noël et les gais de nouveaux muscles.»

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