Un cours d'histoire pour notre époque

On n'accordera jamais trop d'attention à l'enseignement de l'histoire, cet enseignement dont Valéry a écrit qu'il est «le produit le plus dangereux que l'alchimie de l'intellect ait élaboré». C'est qu'on peut s'en servir pour embrigader les esprits. On a donc raison d'être vigilant, et s'il est un endroit au monde où on est prompt à exercer cette vigilance, c'est bien au Québec. Les nombreuses et vigoureuses réactions provoquées par l'article critique du journaliste Antoine Robitaille (Le Devoir, 27 avril 2006) à propos du nouveau programme d'histoire en sont un témoignage éloquent.

Le titre de l'article donne le ton de la vision que le journaliste se fait du programme: «Cours d'histoire épurés au secondaire. Québec songe à un enseignement 'moins politique', moins national et plus 'pluriel'». Sur la base de ces mots, beaucoup ont réagi vivement, jusqu'à y voir pour certains une conspiration fédéraliste.

Mais est-ce que ces mots traduisent adéquatement la réalité du projet de programme? À mon avis il serait bon, pour une compréhension plus juste de ce dont il s'agit, d'apporter quelques précisions et nuances. C'est mon projet ici.

Sur les contenus factuels

Le principal reproche adressé au projet de programme — dont on n'a d'ailleurs considéré que la première moitié — est qu'il n'énumère pas un certain nombre de faits historiques, qui, soit dit en passant, sont les faits marquants sur lesquels la tradition fait reposer la question nationale. Mais ce qu'on oublie de dire, c'est que le projet de programme n'est pas un programme-catalogue. Ce n'est pas, comme les programmes d'avant la Révolution tranquille, une sorte de longue table des matières très détaillée. De fait, l'essentiel des faits envisagés se trouve dans cinq doubles pages, très aérées, d'orientation générale pour chacun des thèmes du programme.

Que le programme se veuille moins politique et s'ouvre à plus de faits économiques, sociaux, culturels, c'est vrai. Mais n'est-ce pas tout simplement tenir compte, dans une vision moderne de l'histoire, de la variété des faits qui composent la réalité historique d'une société? Se vouloir plus «pluriel», n'est-ce pas de la même façon reconnaître le rôle que les Amérindiens et nos nombreux concitoyens issus de l'immigration ont joué et jouent dans notre histoire commune?

De cette façon, l'histoire n'en sera pas moins nationale, comme le dit le sous-titre de l'article, puisqu'elle parlera de tous ceux qui composent la nation dans son espace québécois, mais elle pourrait être moins nationaliste, ce qui est autre chose.

Il reste que personne n'enseigne l'histoire sans faits historiques. S'ils ne sont pas tous énumérés dans le programme, les enseignants les connaissent et sauront employer ceux nécessaires à leur mission. D'ailleurs, il est plus que probable que les contenus non mentionnés dans le programme en seront. Déjà, l'historien Jocelyn Létourneau a dix fois démontré dans ses recherches que, programme ou non, le récit porteur de la question nationale reste celui qui domine dans l'éducation historique.

Sur l'éducation à la citoyenneté

Il est vrai que le programme entend éduquer à la citoyenneté par l'histoire. Rien là ne devrait nous étonner. L'enseignement de l'histoire à l'école a toujours eu cette fonction. De fait, il est bon de se souvenir que l'histoire scolaire moderne est née dans un but d'éducation civique nationale, et que même l'histoire savante, à sa naissance, s'est grandement développée à son service. A-t-on jamais pensé que l'histoire voulue par le conservateur Lionel Groulx était une histoire sans intention civique? Ou celle voulue par le libéral François-Xavier Garneau?

Ce qui est nouveau avec le programme, c'est que désormais cela est dit, franchement et clairement. Foin du faire-semblant sinon de l'hypocrisie.

En contrepartie, la porte s'ouvre à la critique et même à la contestation de ceux qui seraient en désaccord. On l'a lu et entendu. C'est bien.

Mais il est clair que cette éducation à la citoyenneté ne passe pas seulement par le récit d'un itinéraire historique inachevé qu'il faudrait inviter les élèves à conclure. En histoire, s'il y a, d'une part, les faits recueillis et interprétés, il y a, d'autre part, la façon dont on les recueille et interprète. Le programme a choisi d'insister sur cette seconde part, sur ces compétences et ces concepts qui forment le coeur de la pensée historique. Il est supposé qu'ainsi les élèves deviendront mieux capables de participer librement et consciemment aux choix sociaux qui se présenteront à eux. Cela n'est pas exclure les contenus historiques, c'est ajouter à l'éducation historique et citoyenne une valeur formatrice irremplaçable.

Par ailleurs, il ne faudrait pas être angélique et croire qu'un programme officiel d'État pourrait ne pas se préoccuper de développer une identité partagée et faciliter le vivre-ensemble. Un danger pourrait exister de tricher avec les épisodes conflictuels du passé pour faciliter la cohésion sociale. Mais si on reconnaît que le programme n'est pas un catalogue de contenus factuels, il ne reste pas grand-chose pour étayer un tel soupçon.

Sur l'inspiration canadienne

Qui inspire ce programme qui associe histoire et citoyenneté? S'appuyant sur un témoignage, M. Robitaille suggère une inspiration puisée au Canada anglais, tant dans ses perspectives que dans ses contenus.

Cela me paraît douteux. De fait, s'il existait un échange d'influence entre le Québec et les provinces canadiennes dans le champ de l'enseignement de l'histoire, ce serait dans la direction inverse. Effectivement, l'enseignement québécois de l'histoire est un modèle, envié, dans les provinces canadiennes. C'est un modèle d'autant plus séduisant pour elles que quand, au Québec, il a été décidé d'avoir un cours d'histoire obligatoire chaque année du secondaire, à la suite du rapport Lacoursière, la plupart des provinces n'offraient aucun cours d'histoire obligatoire et certaines n'offraient tout simplement rien. Depuis, la situation s'y rétablit, inspirée par la situation québécoise.

S'il fallait mentionner à tout prix une influence externe, ce serait probablement celle venue de Suisse et d'autres pays francophones d'Europe. La même que celle dont les médias ont déjà beaucoup parlé pour l'ensemble de la réforme. C'est d'elle qu'on tient l'approche par compétences et l'insistance sur les concepts, en histoire comme ailleurs. N'en mentionnons qu'un exemple: cinq pages du programme demandent de considérer un certains nombre de «repères culturels»: c'est clairement une idée empruntée au programme français, et on ne la trouve nulle part au Canada anglais.

Je pourrais dire la même chose de l'association «histoire et éducation à la citoyenneté». Tous les pays francophones d'Europe se sont mis à partager cette préoccupation en même temps qu'au Québec, et à l'introduire dans les programmes avec le même vocabulaire. Il est vrai que dans les provinces canadiennes aussi cette préoccupation s'est ranimée, mais c'est le cas dans tout le monde occidental (pas seulement là d'ailleurs). C'est probablement que partout, pour des raisons sur lesquelles il serait trop long d'élaborer ici, on a ressenti le même besoin de renforcer et de renouveler l'éducation à la citoyenneté.

Je précise, pour mémoire, que cette préoccupation était déjà nettement exprimée dans le rapport Lacoursière, il y a dix ans de cela, donc bien avant les premiers travaux sur programme dont nous parlons.

Les concepteurs des programmes

Mais qui fait les programmes, qui a conçu celui-ci? Alors qu'Antoine Robitaille suggère une inspiration canadienne, dans Le Devoir du 28 avril deux responsables de la Société des professeurs d'histoire du Québec évoquent un complot d'historiens fédéralistes.

Souvent, dans le discours public, on a le sentiment qu'il y aurait quelque part, dans l'ombre, un anonyme fonctionnaire employé à concocter les programmes porteurs des intentions «croches» du ministère. D'après mon expérience (assez longue), c'est là une illusion. De fait, une fois que les autorités du ministère ont donné les grandes lignes pédagogiques et structurelles des programmes en général (dans ce cas-ci: compétences, socioconstructivisme, savoirs culturels, etc.), la confection des programmes de discipline jouit d'une large autonomie.

Le programme d'histoire, comme les autres programmes, est préparé par un comité composé essentiellement d'enseignants. La plupart sont des enseignants praticiens pris dans les écoles. Ceux-ci consultent, de façon à la fois formelle et informelle, des dizaines d'autres personnes, encore là en grande majorité des enseignants praticiens. Dans le comité, il y a bien un coordinateur venu du ministère, mais on devine que, dans les circonstances, son poids de personne unique s'avère très relatif.

De cela, il faut conclure qu'avant d'attribuer trop vite au projet de programme des intentions inavouées, il serait prudent d'en faire sereinement l'examen, sur pièce et non sur des interprétations toutes faites. On constaterait probablement que les membres du comité qui ont conçu le projet de programme ne sont pas porteurs d'un «agenda caché».

On reconnaîtrait plutôt, je crois, que le programme est le résultat de ce qu'ils estiment nécessaire comme éducation historique pour de jeunes Québécois appelés à une longue vie de citoyens. Des citoyens que l'on souhaite bien préparés, c'est-à-dire capables de juger des circonstances et de participer démocratiquement, pas seulement de connaître des faits choisis selon les décisions d'une autre époque.

Pour terminer je dois avouer — mais on l'aura deviné — que je suis un de ceux qui ont été consultés lors de la préparation du programme (pas sur des choix de contenu cependant). Cela m'a donné l'occasion de voir des versions préliminaires du programme. On pourrait penser maintenant que ce fut une erreur du ministère de ne pas avoir donné la même occasion, en temps et lieu, à tous ceux que cela aurait intéressés.