La pluralité ne doit pas gommer la singularité

À propos du document de proposition de réforme de l'enseignement de l'histoire, ses objectifs sont fort louables quand il s'agit en outre de complexifier l'approche de l'histoire québécoise en prenant en compte la place des autochtones ou l'apport des communautés immigrantes dans la trame historique québécoise. Mais là où les historiens se doivent de monter aux créneaux, c'est à propos de l'instrumentalisation du savoir historique proposée par le document.

Le but reconnu de l'histoire est de comprendre le présent à la lumière du passé. Or ce que semble proposer le programme est l'inverse: éclairer le passé à partir du présent. La démarche historique est ainsi tendancieuse puisqu'il s'agirait de plier l'histoire aux impératifs du présent au nom de ce que Jean-François Cardin nomme plus précisément une «histoire rassembleuse» ou ce que la proposition de réforme du programme pose en ces termes: «pour savoir le sens et la portée de la pluriculturalité dans la société québécoise et pour gérer le vivre-ensemble qu'elle sollicite». Ne serait alors offerte aux élèves qu'une histoire jugée «acceptable» par le programme qui occulterait tout événement trop violent ou faisant ressortir un trop gros ego québécois sous prétexte qu'il induirait en erreur les élèves pour leur compréhension de la société québécoise actuelle qui se veut pluriculturelle, ouverte à l'autre et exempte de toutes contestations d'ordre constitutionnelles ou nationales.

Occulter les tensions passées est offrir une vision tronquée de l'histoire: n'est-ce pas là une forme en soi de politisation de l'histoire ou l'on tente de conjuguer ou de remodeler le passé à la lumière d'impératifs présents, faisant de cette matière un exercice implicite de rectitude politique?

Ce que nous y voyons dans cet impératif d'«histoire rassembleuse» est l'occultation de la trame nationale québécoise dans le discours historique qui serait offert aux élèves.

National et nationaliste

Au nom de la pluralité de la société québécoise actuelle, doit-on niveler la singularité de l'identité québécoise, base même de la société québécoise? On ouvrirait ainsi l'esprit des élèves à la pluralité de la société québécoise, mais on occulterait la base même sur laquelle se greffe cette pluralité. Selon nous, cette réforme aurait pour conséquence de couper de la base singulière et identitaire de l'histoire québécoise.

Faire de l'histoire nationale n'est pas obligatoirement faire de l'histoire nationaliste. Pourquoi devrions-nous rejeter des pans entiers de l'histoire du Québec sous prétexte qu'ils nourriraient une mauvaise conscience? Devant cet exercice de «dispersion de la référence» (Jacques Beauchemin), nos enfants perdront les clefs de compréhension des enjeux actuels et à venir de la société québécoise.

Qu'on le veuille ou non, l'histoire du Québec est faite de conflits, de tensions à caractère ethniques, économiques, sociaux et nationaux. C'est la somme de ces tensions, même si elles paraissent déranger dans un discours actuel d'inclusion culturelle et d'ouverture au monde, qui compose la trame de l'histoire de la société québécoise; les occulter, c'est former une génération d'amnésiques qui seront décontenancés pour comprendre toute la complexité de cette société dans laquelle ils vivent.

Comment en effet comprendre le rapport du Québec au Canada sans traiter des crises de la conscription, du rapatriement de la Constitution en 1982? Le but de la réforme n'est-il pas de permettre justement aux élèves de mieux comprendre leur environnement social pour y interagir en tant que citoyen à partir de ce que l'histoire leur aura apporté comme balise de compréhension? Que le Québec soit franc avec lui-même et ouvre les yeux sur son passé et tout son passé.

Comment définir le «nous» collectif au Québec? Cette question est sans doute la trame de fond de ce programme. Ce débat toujours en cours, plus particulièrement depuis 1995, n'a pas à politiser l'histoire qui doit demeurer, quoi qu'en pensent les auteurs de la réforme, du domaine de l'acquisition d'un savoir qui rend compte de toute la complexité de l'histoire québécoise.

User de l'histoire revient trop souvent à en abuser, la proposition de réforme du programme d'histoire en est un bel exemple qui doit être étouffé dans l'oeuf si nous ne voulons pas la formation de futurs citoyens ignorants de l'origine historique des enjeux de la société québécoise contemporaine.