Vérité, cinéma et Rwanda

Robin Philpot soutient, dans un texte paru dans Le Devoir du 11 avril 2006, que les films Hôtel Rwanda et Un dimanche à Kigali présentent une interprétation des faits qui demeure très loin de la vérité des événements survenus au Rwanda en 1994. Pourtant, rien n'est plus loin de la vérité que ce qu'il a écrit dans son propre livre Ça ne s'est pas passé comme ça à Kigali. Tout un chapitre de ce livre tente de démontrer qu'il n'y a pas eu de génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 et un autre avance que les viols systématiques sont en fait des «récits de viols».

Dans une réplique à l'accusation d'être négationniste, Robin Philpot a écrit dans Le Devoir du 19 janvier 2004: «Dans aucun de mes écrits, ai-je nié qu'il y ait eu des tueries massives, même parfois à caractère ethnique.» Il fait encore usage des termes «tuerie» et «tragédie rwandaise» dans son texte du 11 avril dernier, toujours en évitant le terme génocide. Robin Philpot évite aussi dans son livre de reconnaître que la grande majorité des victimes ont été des Tutsis. (Ces derniers représentaient environ 15 % de la population du Rwanda.) Les Nations unies, son Secrétaire général, le pape, Human Rights Watch, la Fédération internationale des droits de l'homme, Amnestie internationale, l'International Center for Human Rights and Democratic Development et d'autres organisations non gouvernementales, ont tous reconnu qu'il y a eu un génocide au Rwanda en 1994. La majorité des auteurs ou rapports cités dans son texte du 11 avril, et qui auraient révélé des faits nouveaux dont ne tiendraient pas compte les films Hôtel Rwanda et Un dimanche à Kigali, ne nient pas l'existence du génocide. [...]

Rappelons également qu'à l'appui de sa thèse qu'il n'y a pas eu de génocide Robin Philpot a cité Ramsay Clark dans Le Devoir en 2004 sans dire qu'il a été avocat d'un accusé au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Rappelons que ce même Ramsay Clark défend présentement Saddam Husseim. Pas beaucoup plus recommandable que le prétendu «proche du département d'État états-unien», auteur d'un essai faisant la promotion des intérêts américains en Afrique et à partir duquel a été réalisé le film Hôtel Rwanda.

Des témoignages

Liliane Umutesi, étudiante au Cégep du Vieux- Montréal, m'a livré sa version du génocide du Rwanda dont un extrait a été publié dans La Presse du 4 avril 2004. Je suis convaincu que ce qu'elle m'a raconté est vrai. Elle n'a pas été manipulée par les intérêts américains en Afrique!

Le 8 avril 1994, le père de Liliane réunit ses enfants et leur dit: «Dispersons-nous afin de passer inaperçus.» À ses filles : «Portez des pantalons, plusieurs pantalons, car les soldats violent les femmes.» Sa mère ajouta : «Ne demandez pas pardon pour éviter de vous faire tuer. Nous, les filles, il faut accepter de mourir tout de suite, sinon ils vont chercher à nous violer. Faites en sorte que l'on vous tue tout de suite au lieu de subir des choses pareilles.»

Léo Kalinda a réalisé récemment Mère courage, un film qui livre d'autres témoignages sur la pratique systématique du viol pendant le génocide. (Une femme raconte qu'elle a été violée pendant trois mois!)

Tout comme il a réduit le génocide de près d'un million de Tutsis à «des tueries massives, même parfois à caractère ethnique», Robin Philpot transforme la pratique du viol systématique à des récits inventés par des femmes tutsies ou encore des récits tirés de l'imagination de «l'esprit de l'Amérique blanche». Un chapitre de son livre tente de démontrer qu'il s'agit de pures inventions. Il cite les propos d'un Rwandais reconnu coupable par le TPIR et s'en sert pour nier les viols systématiques: «Quand le FPR a gagné la guerre, on a convaincu ces filles tutsies de quitter leur mari. Une véritable campagne a été menée pour que ces filles accusent leurs fiancés hutus de les avoir violées. Souvent elles étaient enceintes. Quand elles ont accouché, le FPR disait que c'était des enfants du viol. À en juger par l'article du New York Times «The minister of rape», il faut croire que la campagne a atteint son objectif de nous diaboliser» (p. 175).

Cet homme ajoute que ces fausses accusations faisaient l'affaire «des bailleurs de fonds américains» qui finançaient le TPIR à la condition que l'on ajoute l'accusation de viol. Et puisque le tribunal manquait d'argent, on ajouta l'accusation de viol ! Cela faisait aussi l'affaire de féministes américaines.

L'excuse de l'imaginaire

L'autre raison évoquée cette fois-ci par Philpot lui-même et qui explique «D'où viennent les récits de viol» résulte en quelque sorte de l'imaginaire américain qui se répercute dans les médias. «Pour qui connaît un peu la relation quasi inextricable entre viol et race dans l'esprit de l'Amérique blanche, il y a quelque chose de louche dans les horreurs sans cesse racontées sur les viols dont se seraient rendus coupables les Rwandais. Pour la première fois de l'histoire du monde, après des siècles d'esclavage et de discrimination raciale, où la domination sexuelle n'était jamais étrangère à la domination tout court, un tribunal pénal international, financé en grande partie par les Etats-Unis et poussé en cela par l'épouse d'un président sudiste, condamne un homme à la prison à vie pour viol comme crime de guerre, et c'est un Africain... qui clame son innocence ! Comment ne pas voir là une résurgence du lynchage pratiqué régulièrement aux États-Unis contre des hommes noirs, eux aussi soupçonnés de viol, dont Billie Holiday parlait dans sa chanson Strange Fruit» (p. 176).

Et encore: «[...], les récits de viol dans la tragédie rwandaise servent principalement à exprimer une supposée supériorité morale des sociétés occidentales à une époque où des grandes puissances, les États-Unis en tête, veulent justifier une mainmise plus directe sur les ressources africaines et un contrôle directe du continent» (p. 178).

Délirant et n'importe quoi ! Loin de la vérité... Un vrai film d'horreur.