Libre opinion: La littérature engagée est-elle... littéraire?

La sortie de plusieurs ouvrages concernant les grands ténors politiques de la Révolution tranquille (René Lévesque, Claude Morin et compagnie), la publication d'un guide pédagogique par le Conseil de la souveraineté et les récentes déclarations de grands hommes de théâtre révélant une nouvelle tiédeur à l'endroit de la souveraineté entraînent une réflexion sur les liens unissant politique, culture et engagement.

Personnellement, je me demande si la littérature engagée (foisonnante dans les années 1960-70) n'est pas devenue ce printemps une non-littérature, purement et simplement. Et c'est la publication du guide pédagogique de Gérald Larose qui a déclenché cette réflexion sur ma pratique de professeure de littérature.

D'abord, qu'en est-il de ce guide pédagogique édité aux Intouchables? Il s'agit, à mon humble avis, d'un pamphlet déguisé en guide pédagogique en vente libre dans toutes les librairies du Québec, un cheval de Troie, en somme. Il est clairement adressé aux professeurs soumis depuis peu à la loi 142, ces exécutants de programmes du ministère de l'Éducation (MEQ) dépossédés de leur droit de militer pour de meilleures conditions de travail, humiliés par un décret leur imposant un salaire à peine majoré.

Ce pseudo-manuel scolaire de Gérald Larose et de ses collaborateurs est un geste subversif et militant. Il a pour but de réactualiser la profession enseignante afin que celle-ci reprenne du panache et que les professeurs retrouvent un peu de dignité dans leur milieu de travail, bref qu'ils redeviennent des porteurs de connaissances. C'est un peu le cheminement tordu que je perçois dans le lancement de l'ouvrage aux Intouchables. Mais la réaction épidermique de l'ensemble des journalistes a rendu l'analyse de l'affaire bien difficile. Il faut pourtant s'y attaquer.

Jouer sur la faille

D'abord, les concepteurs dudit «guide» bleu ne sont pas des néophytes en la matière et savent très bien comment fonctionnent les programmes d'études du MEQ qui prescrit des compétences à atteindre par le truchement de méthodes d'enseignement (la grammaire par induction, l'approche des textes par la théorie des discours, l'écriture de texte en renvoyant aux schémas de la communication présentés comme autant de recettes à suivre, etc.). L'un d'eux se nomme Gilles Gagné (sociologue à l'Université Laval) et a servi une savante dégelée concernant le système d'éducation québécois. Le livre s'intitulait Main basse sur l'éducation (Nota Bene,1999) et colligeait un ensemble de critiques assez relevées (dont un texte de Jean Larose concernant l'enseignement de la littérature, l'approche par compétences, etc.).

C'est donc dire qu'ils savaient fort bien que le MEQ ne s'intéresse pas aux contenus comme dans les autres pays où il y a des inspecteurs venant vérifier le travail des enseignants. Ici, personne pour superviser les contenus et, dès lors, les connaissances dispensées en classe, et cela, depuis la formation que les universités offrent aux futurs enseignants jusqu'à leur intronisation comme nouvel employé de l'État. Lesdits contenus restent à la discrétion des enseignants, qui s'appuient sur des manuels (produits par des éditeurs dits «agréés» par le MEQ) ou qui développent du matériel original selon les «clientèles» qu'ils ont dans leurs classes (car maintenant le ministère parle en terme de «clientèle étudiante»).

Le contenu, voilà la faille. Il fallait connaître l'absence de contrôle sur les contenus et la désuétude des manuels pédagogiques, particulièrement en temps de réforme (comme c'est le cas actuellement tant au primaire qu'au secondaire) pour bricoler un «manuel» pareil. Voilà donc le talon d'Achille... devenu cheval de Troie pour les concepteurs du «guide». [...] Personnellement, je conclus que ce pseudo-manuel reste une tentative pour récupérer politiquement 165 000 syndiqués de la fonction publique, un corps professoral humilié par un décret encore récent promulgué par le gouvernement libéral de Jean Charest.

Comme professeure de français, c'est comme si on me disait qu'il faut redonner vie et sens à la langue d'enseignement, cet objet qu'on n'associe plus qu'à un code (voire une langue interchangeable puisque délestée d'ancrage littéraire et culturel). Le guide suggère clairement de reconnaître que le français est porteur d'une histoire et occupe un espace culturel, choses que la théorie des discours ou l'approche par compétences ont effacées depuis l'imposition des nouveaux programmes d'enseignement dans les années 1970 (au secondaire) et 1990 (dans les cégeps).

Bref, le guide du Conseil de la souveraineté incite à faire du français non plus un outil au service d'une intention de communication, mais une langue en situation, langue héritée des pères et mise au service du pays (encore) à faire. Et elle est là, la récupération politique.

Responsable ou coupable?

Il n'est pas facile, tant au primaire qu'au secondaire, de travailler dans les écoles où le MEQ a offert près de 800 «tolérances», ces dérogations temporaires distribuées aux nouveaux bacheliers n'ayant pas la formation pédagogique exigée pour enseigner, des écoles où des enfants vendent du chocolat pour acheter de nouveaux bureaux. On peut trouver douteux le procédé du Conseil de la souveraineté, mais il faut avouer que l'odeur sulfureuse du scandale a tout pour promouvoir les ventes. Il y a un éditeur qui doit se frotter les mains.

Pendant ce temps, le taux de décrochage scolaire descend bien lentement, et les gangs de rue prennent de l'expansion. Au-delà des partis, de plus en plus de jeunes poussent dans un printemps chaotique.

Pour ma part, je suis de ceux et celles qui se posent mille questions, ne sachant plus si je suis responsable ou coupable de faire lire du Miron, d'analyser le Speak White de Lalonde ou de relever les jeux de mots hallucinants d'une chanson des Loco Locass dans le cadre du cours de littérature québécoise chez les finissants de mon cégep. Avant, je ne me posais pas ce genre de questions, je trouvais la chose normale puisqu'il faut traiter de l'époque de la Révolution tranquille, quand la littérature engagée se jetait dans la cause nationaliste et, plus tard, la cause féministe.

Parler de cette époque est-il dorénavant associé à la pratique active de quelque propagande? Si l'on accepte cette idée, c'est que l'on relègue la littérature engagée aux poubelles de l'histoire. Dès lors, il faut aussi jeter la littérature du terroir (propagande catholique par excellence).

La question est de savoir si un auteur ne peut pas être à la fois engagé et doué sur le plan littéraire... Il semble que oui. La littérature engagée (pratiquée depuis toujours, à l'époque des guerres de religion en France, ou à l'époque romantique, par exemple) est aussi une littérature en soi. On ne peut échapper au phénomène qui s'est développé au Québec dans les années 1960 et 1970. Le phénomène du joual développé par un certain nombre de créateurs, inauguré par Michel Tremblay dans Les Belles-Soeurs et Victor-Lévy Beaulieu tant dans son oeuvre romanesque que dans sa dramaturgie, ce joual léger dans Salut Galarneau! de Jacques Godbout, voire plus musclé dans Les fées ont soif de Denise Boucher, ne résulte-t-il pas de tout un travail de recréation linguistique où l'auteur cherche à recréer la parole tout en lui insufflant une vigueur, une structure et une charge dramatique jusqu'ici inégalée?

Ah là là!, dorénavant, tout est devenu suspect... Ce «guide» pose plus de questions qu'il n'en résout, j'en ai bien peur.