Sacré printemps!

«Assied-toi, en silence, ne fais rien. Le printemps vient, et l'herbe pousse toute seule.» Non, il n'y a pas que les sages d'Orient qui puissent de cette façon nous inviter à saluer cette saison dont on dit qu'elle est avant tout, cosmiquement même, la saison des désirs. Il fut un temps pas si lointain où, à l'université, nous redisions nos souhaits saisonniers en psalmodiant, de mémoire s'il vous plaît, les mots enchanteurs du regretté Gatien Lapointe (+ 1983): «Avons rêvé avec le sapin et l'érable / Avons soufflé dans chaque nid d'oiseaux / Avons rempli d'eau les yeux du soleil / Avons semé des fleurs dans les bois de nos portes... » Sacré printemps! Espérance du monde! Certitudes fleuries après le long hiver!

Simplement à le voir venir, à l'entendre venir plutôt — merci, les outardes! —, nous nous émerveillons quand arrivent sur les pentes de Bellechasse, toujours aussi désordonnées et bruyantes, des légions d'oies blanches. Place aussi aux hirondelles, aux merles et à tant d'autres joyeux touristes! C'est la saison des nids. Sacré printemps! Qui sait si en ce moment ne se mettent pas en route du nord au sud quelques caribous, troupeaux d'orignaux ou mères ourses affamées? Qui sait? Qui a dit que seules les bêtes connaissent vraiment le coeur de cette saison?

La grande originalité du printemps est d'être la saison des re-commencements et des résurrections. D'où d'ailleurs, ici et là, avril s'imposant, le temps toujours attendu du jardinage et des ménages, le temps des tulipes, l'heure capricieuse des lilas, et caetera. Sacré printemps!

Mes amis historiens des cultes et du sentiment religieux à travers le monde savent fort bien à quel point, et depuis longtemps, le printemps et le sacré se côtoient. Ancienneté et tradition obligent. Selon le livre des commencements, la Genèse, «Dieu dit: "Que la lumière soit et la lumière fut" [...] Il y eut un soir et il y eut un matin: premier jour.» Premier jour! Premier matin! Premier printemps! Plus tard à Rome, Rome l'impériale, la nouvelle année aurait commencé, selon un certain calendrier, non pas en janvier mais bien au mois de mars. C'est d'ailleurs à l'intérieur des frontières acquises de l'Empire romain qu'un jeune juif nommé Jésus raconte à sa manière, par toutes sortes d'allusions verbales, paraboles et courts récits, les bienfaits de cette magnifique saison. Il parle de semences, de grains mis en terre, d'herbe des champs, de vignes, d'oiseaux, voire de moineaux. Faut-il préciser que la vie «romaine» du même Jésus se terminera ironiquement au temps printanier de la Pâque juive? Trois jours après son exécution, certains ont cru le revoir. Lui, mais autrement. C'est à cause de cet événement de mort et de retour que la Pâques chrétienne, depuis au moins le sixième siècle de notre ère, se fête le dimanche suivant la première lune après l'équinoxe du printemps, soit entre le 22 mars et le 25 avril.

Les croyances qui ont un support cosmique ont la vie dure. Elles nous imposent des intuitions parfois inattendues. C'est ainsi qu'une tradition juive veut que la naissance du monde ait eu lieu le printemps. La tradition chrétienne l'entendra de même à propos de la résurrection de Jésus qui reviendrait tout glorieux, comme il est ici et là prédit, au printemps bien sûr. Par la même logique croyante, la vie éternelle, l'éternité si vous voulez, serait elle aussi un événement printanier. Aujourd'hui de Dieu! Printemps éternel! Instant divin, stable et définitif, sous les cieux nouveaux et sur des terres nouvelles, comme le prévoit, dans les années 95 de notre ère, le célèbre et toujours populaire livre de l'Apocalypse.

Même l'islam promet aux croyants fidèles un paradis fiscal, lieu de grandes floraisons avec beaucoup de jeune beau monde autour, dans une surabondance printanière qui ne peut que rappeler ici, en ce beau pays, le joli mois de mai.

Qui enfin n'aimerait partager la perspective plutôt nirvanesque de ces pères du désert, grands ascètes devant l'Éternel, pour qui la manière la plus honorable de quitter la terre, cette vallée de larmes comme ils la nomment, serait effectivement de mourir au printemps, le matin de Pâques si possible, ce qu'a réussi le 10 avril 1955 le grand Teilhard de Chardin. Mourir au printemps, mourir d'amour, mourir à Pâques et même, ainsi que l'expriment plusieurs de ces moines pénitents, mourir en psalmodiant Le Cantique des Cantiques: «Les grandes eaux ne pourront éteindre l'amour, ni les fleuves le submerger... » Faut le faire! Sacré printemps!

Joyeuses Pâques 2006!