La réponse à l'ultime énigme du Sphinx

Pour le commun des mortels, le problème de l'affaire Morin tient au fait qu'avec le passage du temps et les nombreuses hypothèses soulevées, cette histoire est devenue fort complexe. Mettons d'emblée une chose au clair: Claude Morin a rencontré des agents de la GRC entre 1974 et 1977 et a été rémunéré. Ces éléments d'information sont connus et admis par l'intéressé. Pour tous les observateurs de cette histoire, il est donc inutile, en 2006, de s'y référer comme à une échappatoire ou à des fins populistes, comme si c'était une nouveauté toute récente!

Le livre que vient de publier l'ancien ministre péquiste vise essentiellement à rétablir certains faits entourant les hypothèses et les interprétations qui, par la suite, ont émané de cette nouvelle. L'auteur veut nettoyer tous les ragots qui gravitent autour de cette affaire et qui, d'une certaine manière, appellent la question essentielle de toute cette histoire: Claude Morin a-t-il oui ou non desservi les intérêts du Québec?

Un complot vaut mille mots

Il existe une petite lutte serrée chez certains chercheurs dans leur description de l'affaire Morin. On souhaite faire la lumière sur les questions qui auraient été laissées en suspens: René Lévesque le savait-il? L'a-t-il appris avant les négociations constitutionnelles de 1981? Chacun y apporte son éclairage d'un livre à l'autre, prétextant que l'histoire s'écrit lentement. Par son omniprésence, l'affaire Morin est d'une certaine façon présentée comme un jalon clé de l'histoire politique du Québec contemporain. Cela est discutable. Chose certaine, son aspect policier s'est en tout cas révélé être un bon tremplin promotionnel.

Ce qui est regrettable, c'est que dans la rédaction de leurs ouvrages, d'aucuns aient accordé autant d'importance à des témoignages et à des éléments d'information qui auraient à tout le moins exigé d'être utilisés avec circonspection, avec comme résultat que de nombreuses idées et hypothèses farfelues, même si elles étaient parfois présentées aux côtés de points de vue opposés, en venaient à être reprises de livre en livre sans aucune contre-vérification. Cela démontre une chose: l'évocation d'un complot, qu'il soit vérifié ou non, est souvent plus alléchante que la plate vérité de faits qui s'enchaînent sans effet de causalité romanesque.

Mais pourquoi diable aujourd'hui Claude Morin porte-t-il autant l'odieux de cet épisode de la GRC? Pour répondre en partie à cette question, il faut examiner son rôle contesté au Parti québécois et remonter au congrès de 1974. L'insulte ultime du Sphinx aura été de proposer et de faire accepter le référendum comme voie d'accession à l'indépendance! Par conséquent, il a aussi dû porter le blâme de la débâcle référendaire de 1980 et du rapatriement unilatéral de la Constitution de 1982.

Comble du comble, on apprenait en 1992 ses mésaventures avec la GRC. À ce sujet, Claude Morin doit bien reconnaître que sa campagne d'explication de 1992 et de 1994, année où il lançait un livre autobiographique dans lequel l'information sur la GRC était dispersée, n'a pas suffisamment clarifié toute cette affaire.

La thèse de l'indicateur ne tient pas la route

On affirme sur certaines tribunes que Claude Morin est l'artisan de ses propres malheurs. Certes, on peut s'interroger sur la méthode de ce dernier et la décrier au besoin. Personne ne s'est d'ailleurs gêné pour le faire, au contraire. Maintenant, Claude Morin a toutes les raisons du monde, en retour, de juger sévèrement ceux qui ont avancé les hypothèses les plus loufoques qui ternissent sa réputation. Ainsi, dans un aveu lourd de sens à la lumière de ses affirmations, Normand Lester, un des auteurs les plus visés par l'ouvrage coup-de-poing de l'ancien ministre, relativise aujourd'hui sa position quand il dit qu'il «n'a pas la clé de l'énigme Morin»... Il faudrait se demander si tous ceux qui réclament un mea-culpa de la part de Claude Morin sont eux-mêmes prêts à tel acte de contrition. Parions qu'il serait probablement difficile, pour ceux qui ont fondé une partie de leur réputation sur leurs «révélations» dans l'affaire Morin, d'avouer qu'ils ont eu tort de dépeindre l'ancien ministre comme un super-espion à la solde des fédéraux ou, pire encore, de la CIA.

Que Claude Morin le veuille ou non, il existera toujours chez certains une perception trouble de son rôle au sein du PQ. Pourtant, cette impression tient à peu de chose. Il n'existe aucune preuve qu'il ait desservi les intérêts du Québec. En revanche, la majorité des témoignages de ses collègues de l'époque, dont René Lévesque, ceux de certains adversaires politiques et même celui d'un ancien agent de la GRC de l'époque lui sont favorables. De surcroît, Loraine Lagacé, qui est en amont de toute cette histoire, dit maintenant qu'elle n'a jamais mis en doute sa loyauté.

Il faut aussi tenir compte des précautions que Claude Morin a prises à l'époque. Dès le début de 1975, il fait notarier un document expliquant ses motivations et le contexte dans lequel il se trouvait. Peu après l'élection du PQ en 1976, il en informe Marc-André Bédard, ministre de la Justice, ainsi que Louise Beaudoin, sa directrice de cabinet. Enfin, il a versé au PQ et aux oeuvres de sa paroisse toutes les sommes d'argent obtenues lors de ses rencontres.

Le plus récent livre de l'ancien ministre réitère, si besoin était, qu'il n'a jamais dévoilé d'informations compromettantes. Bien sûr, les sceptiques diront que c'est «sa» version des faits et trouveront toujours un aspect de l'affaire à déplorer. Quoi qu'il en soit, et peut-être plus important que tout, Claude Morin peut opposer aux doutes de ses détracteurs ses brillants états de service comme mandarin durant la Révolution tranquille et comme proche conseiller de cinq premiers ministres, sans compter son action cruciale dans le développement des relations internationales du Québec.

Tous ces éléments d'information ne nous incitent-ils pas à conclure qu'il a bel et bien agi de bonne foi au cours de ce triste épisode? Voilà, au fond, la réponse à l'ultime énigme du Sphinx.