Prier avec le pape de la pizza

Pour avoir fait fortune grâce à sa chaîne de restauration Domino's Pizza et parce qu'il veut maintenant construire de toute pièce en Floride une ville gouvernée en stricte conformité avec le dogme catholique, Tom Monaghan n'a pas volé son surnom de «pape de la pizza».

Milliardaire philanthrope, fervent catholique et rigide militant pro-vie, M. Monaghan a choisi il y a une vingtaine d'années de consacrer le reste de son existence et de son argent à la promotion des idéaux de l'Église. L'éducation est un de ses terrains de jeu préférés. Sorte de George W. Bush à la puissance dix, il déplore que la civilisation occidentale résiste si mal au fondamentalisme islamique. Aussi juge-t-il apparemment qu'à l'intégrisme de l'autre, il faille opposer le sien.

Le dernier dada de ce grand admirateur de Jean-Paul II? La construction d'une ville, baptisée Ave Maria, projet dans lequel il compte investir de sa poche 230 millions $US. «L'essentiel, dit-il, c'est que les gens aillent au Paradis.» Ave Maria deviendrait ainsi, s'il n'en tenait qu'à lui, la première ville aux États-Unis à être gouvernée dans le respect littéral des principes catholiques. Voilà qui n'est pas sans faire sourciller. Pour la gauche américaine, M. Monaghan est un avatar aussi inquiétant qu'influent de la montée en puissance d'un mouvement conservateur qui n'est pas que l'apanage des protestants réunis sous le drapeau de la Christian Coalition.

Ave Maria comptera à terme, si Dieu le veut, environ 35 000 âmes. Située sur des terres agricoles en bordure des marais des Everglades, à 150 kilomètres au nord-ouest de Miami, elle sera construite autour d'un oratoire de 3300 places, un crucifix d'une vingtaine de mètres de hauteur enchâssé dans sa façade, et de la nouvelle université Ave Maria, pouvant accueillir 5000 étudiants, soit la première institution catholique d'enseignement supérieur à voir le jour aux États-Unis en 40 ans. Au moment de lancer le projet, l'année dernière, M. Monaghan affirmait avec enthousiasme devant un groupe de catholiques à Boston que la télévision par câble y serait contrôlée, avant tout pour empêcher la diffusion de films pornographiques, que l'avortement y serait interdit et que les pharmacies ne pourraient vendre ni contraceptifs ni condoms.

Les travaux de construction ont été officiellement lancés en février, en présence du gouverneur de l'État, Jeb Bush, le frère de l'autre, et on espère en avoir complété la première phase l'année prochaine. L'université a déjà commencé à donner des cours à quelques centaines d'étudiants dans des locaux provisoires installés dans la ville proche de Naples.

Levée de boucliers

Le projet a immédiatement provoqué une levée de boucliers parmi les défenseurs des droits civils pour l'entorse qu'il fait au respect des droits individuels et au principe de la séparation de l'État et de l'Église. L'idée qu'un tel projet se réalise dans une société pluraliste dérange. Rien n'interdit de construire une ville pour y réunir des gens qui partagent la même philosophie. Leur imposer une autorité institutionnelle et gouvernementale est d'un tout autre ordre, affirme Howard Simon, directeur de la section floridienne de l'American Civil Liberties Union (ACLU), qui a promis d'intenter des poursuites pour faire échec à cette initiative.

Le projet fait également hurler les environnementalistes, qui déplorent que la petite ville de 20 km2 soit érigée sur des terres agricoles situées dans une des régions les plus fragiles sur le plan écologique aux États-Unis. L'utopie de M. Monaghan sera réalisée entre deux accès naturels aux Everglades qui fournissent eau, nourriture et corridors de migration aux ours noirs, aux loutres et aux panthères de Floride, une espèce menacée dont il ne reste que 87 spécimens dans le sud de l'État. Rien ne devrait être construit sur cet «habitat primaire» — c'est à-dire qui n'a jamais été altéré —, ont récemment fait valoir des scientifiques du service américain de la faune. Le Sierra Club envisage aussi de s'adresser aux tribunaux.

N'empêche que 7000 personnes auraient déjà manifesté le désir de s'y installer, pavoisent les promoteurs, la compagnie Barron Collier, et que près de 60 % de l'espace commercial aurait déjà été loué. Sans compter que les autorités floridiennes ont donné leur bénédiction à cet important projet de développement immobilier, qu'elles considèrent comme une manne pour une région économiquement déprimée de l'État. Rien dans les propositions de M. Monaghan ne contrevient aux lois de la Floride, a indiqué le procureur général de l'État, Charlie Crist.

Face au tollé et après vérifications juridiques, M. Monaghan a plus récemment fait un effort pour tempérer son projet ultracatholique. «Disons que je me suis mal exprimé», a-t-il déclaré à l'Associated Press.

La ville sera développée à parts égales par M. Monaghan et Barron Collier, qui contrôleront la totalité de l'immobilier commercial. Mais elle «sera ouverte à tout le monde», a indiqué M. Monaghan, «et nous n'interdirons pas» la vente de contraceptifs dans les pharmacies, «nous ne ferons que le suggérer». Ave Maria ne sera pas une ville exclusivement catholique, a-t-il assuré: «Les synagogues et les Églises baptistes sont les bienvenues. Nous essayons simplement de créer une ville où les gens pourront vivre selon des valeurs familiales et traditionnelles.»

L'empire Ave Maria

Plusieurs continueront de se méfier de ce self-made man dont l'engagement religieux a commencé à se manifester au milieu des années 80. C'est la lecture, en 1989, de Mere Christianity, de l'écrivain britannique C. S. Lewis, qui le fait apparemment flancher, lui faisant prendre conscience du matérialisme consommateur de son existence et de son «égoïsme pécheur». Il vend son yacht et ses voitures de collection... En 1992, il cède à son concurrent Little Caesar's Pizza l'équipe de baseball des Tigers de Detroit, qu'il avait achetée en 1983. En 1998, en mal de liquidités pour soutenir autant qu'il le voudrait ses bonnes oeuvres catholiques et ses causes politiques conservatrices, M. Monaghan finit par vendre pour une somme évaluée à un milliard $US Domino's Pizza, qu'il avait fondée en 1960 avec son frère. L'entreprise est aujourd'hui la deuxième chaîne de pizzerias en importance aux États-Unis.

Opposé à l'avortement quelles qu'en soient les circonstances, il aime dire qu'il n'est pas né le 25 mars 1937 mais bien neuf mois plus tôt, au moment de sa conception. Les féministes le détestent et la National Organization for Women (NOW) a lancé un appel au boycottage de Domino's, qui n'a guère été entendu. Si cela ne dépendait que de lui, tout le monde irait à la messe et réciterait le rosaire chaque jour. Sa nouvelle université enseignera le «vrai catholicisme» parce qu'à son avis, les autres institutions catholiques sont devenues trop «séculières».

Le dessein urbain qu'est Ave Maria est la plus récente et la plus ambitieuse expression de l'orthodoxie d'un homme dont l'activisme religieux a des ramifications qui vont dans toutes les directions et gravitent dans les plus hautes sphères. M. Monaghan aime les empires. Existent déjà Ave Maria Foundation, Ave Maria Radio, Ave Maria Singles (un site Internet de rencontres destiné aux marriage-minded catholics) et Ave Maria Mutual Funds... Il a financé des écoles catholiques au Honduras et, au Nicaragua, le Collège Ave Maria des Amériques, destiné aux enfants de parents nicaraguayens fortunés. Il y a aussi l'Ave Maria List, un comité d'action politique pro-vie, et le Thomas More Center for Law and Justice, un cabinet d'avocats qui défend des causes de libertés religieuses et se consacre corps et âme au renversement du jugement Roe vs Wade, qui a légalisé l'avortement en 1973 aux États-Unis. M. Monaghan et son Ave Maria Foundation ont participé au financement de l'Ave Maria School of Law, ouverte en 2000 à Ann Arbour, au Michigan, et dont les programmes d'études ont été conçus avec la collaboration du juge de la Cour suprême Antonin Scalia, un conservateur notoire.

M. Monaghan a été profondément marqué par le pape Jean-Paul II, dont il reçoit la communion dans sa chapelle privée du Vatican en 1987. Inspiré par cette rencontre et soutenu par le pape, il participe dans la foulée à la fondation de Legatus, une organisation de riches gens d'affaires catholiques, vouée à la promotion des préceptes de l'Église dans la société. Il faut être à la tête d'une entreprise dont le chiffre d'affaires s'élève à au moins quatre millions pour en faire partie. Legatus compte aujourd'hui 34 sections aux États-Unis et au Canada (à Toronto) et regroupe 1500 membres provenant de 750 entreprises.

Les relations vaticanes se sont prolongées sous le nouveau pape Benoît XVI. Le doyen de l'université Ave Maria, le père jésuite Joseph Fessio, a obtenu son doctorat en théologie sous le tutorat du cardinal Joseph Ratzinger à l'époque où le futur pape était professeur à l'université de Regensburg, en Bavière. Le magazine Time dit du père Fessio qu'il fait partie du cercle restreint de Benoît XVI. Son idéal, déclarait-il en entrevue au quotidien Boston Phoenix l'année dernière, «serait que toute la race humaine soit totalement et complètement catholique».

Avec Wikipedia, le Miami Herald, Associated Press et le Sunday Times de Londres