Dossier - Du ghetto au gang

Harry Delva, coordonnateur des activités jeunesse pour la Maison d’Haïti. La prévention doit commencer au primaire, dit-il.
Photo: Jacques Nadeau Harry Delva, coordonnateur des activités jeunesse pour la Maison d’Haïti. La prévention doit commencer au primaire, dit-il.

Le Devoir termine aujourd'hui sa série sur les gangs de rue, avec une incursion dans des quartiers où la criminalité est indissociable de l'exclusion sociale. L'absence de solutions de rechange — et d'espoir — est criante pour cette jeunesse sacrifiée.

Harry Delva est assez âgé pour être le père des adolescents qui marchent au milieu de la rue à la sortie des classes, dans le quartier Saint-Michel, mais il joue plutôt à la mère avec eux. Tous les jours de la semaine, il roule de la station de métro à l'école Louis-Joseph-Papineau et de ce sinistre bunker blanchâtre jusqu'à l'école Joseph-François-Perrault avec une seule idée en tête: prévenir les bagarres.

M. Delva patrouille dans les rues avec l'assistance d'une dizaine de jeunes adultes du quartier, des «pairs aidants» qui pourraient facilement passer pour des filles et des garçons de gangs tellement ils leurs ressemblent par le look, l'attitude. L'essentiel de leur travail consiste à «mettre le couvercle sur la marmite», explique M. Delva, coordonateur des projets jeunesse à la Maison d'Haïti.

Les activités de surveillance de la fin des cours sont une nécessité à Saint-Michel, où la violence est un passe-temps. «Dès fois, on s'entre-tue à cause d'un regard. Quelqu'un a mal regardé l'autre dans l'autobus, et ça suffit pour se faire poignarder», déplore M. Delva. Et les jeunes s'efforcent de lui donner raison, ce jour-là, dans l'édicule de la station de métro Saint-Michel, le terminus de la ligne bleue qui n'a jamais poursuivi son parcours vers l'est malgré les promesses de la classe politique. Un adolescent dissimule sa main ensanglantée par un coup de couteau, pendant qu'une trentaine d'autres se dispersent à la vue de Delva avec notre photographe, muni d'une lentille aussi imposante qu'une bouteille de cola. Paranoïa de la police.

Il n'y a pas que des Noirs. Des Latinos, des Maghrébins et quelques Blancs traînent là — dans leur langage, ils «chillent» — après 15h. Les quatre courts de tennis du quartier n'intéressent guère ces jeunes, il n'y a pas assez de paniers de basket-ball, et le terrain de soccer est un rêve. Les parents sont au travail; ils n'ont ni le temps ni les moyens d'offrir à leur progéniture des cours privés pour meubler les fins de journée. Les rixes survenant au métro leur procurent un beau divertissement. «Dernièrement, je parlais à un jeune qui m'a dit: "quand tu arrêtes une bagarre, tu déranges et tu déçois les jeunes"», dit M. Delva.

La population d'origine haïtienne compte 75 000 personnes au Québec, toutes domiciliées dans la grande région de Montréal, à part 5000 têtes éparpillées dans le reste de la province. La communauté tire de l'arrière dans tous les indicateurs de développement socioéconomiques. Le revenu médian des Québécois d'origine haïtienne est de 19 500 $, 7000 $ de moins que la moyenne. Le taux de chômage oscille sous la barre des 16 %, soit le double par rapport à la normale. Une personne sur deux a obtenu un diplôme d'études secondaires, et les femmes chefs de familles monoparentales sont plus nombreuses, et plus pauvres, que dans le reste de la société.

Si ce n'était de la présence d'une importante population blanche, des poches de Saint-Michel, Montréal-Nord et Saint-Léonard deviendraient des ghettos noirs de pauvreté, estime Jean-Yves Sylvestre, un travailleur communautaire de la Maison d'Haïti posté en permanence à l'école Joseph-François-Perrault. «Je ne suis pas optimiste pour l'avenir de ces jeunes-là, dit-il. C'est triste parce que, en tant que société vieillissante, on dit qu'on aura besoin de nos jeunes, mais on les sacrifie.»

La paupérisation gagne déjà certains îlots du nord de la métropole, notamment l'allée Robert, près de la 25e Avenue, à Saint-Michel, avec ses 183 logements sociaux délabrés; le secteur Viau et Robert, surnommé «Brooklyn», à Saint-Léonard; et les crackhouses disséminées au sud du boulevard Maurice-Duplessis, à Montréal-Nord.

«Il y a des quartiers où on ne se promène plus le soir. Il y a une règle très claire de la police», dit Daniel Nault, un agent de probation du Centre jeunesse de Montréal. Plusieurs sources ont confirmé au Devoir que les policiers de Montréal n'osaient plus mettre les pieds dans ces endroits chauds.

«On a créé de petits ghettos, des monstres, lance M. Nault dans un cri du coeur. Les gouvernements n'assument plus leurs responsabilités. On a besoin d'une rentrée massive d'argent dans ces quartiers-là. Les jeunes ont besoin d'espoir, de travail.»

Les propos sont corroborés par des visites éclair menées dans Saint-Michel. Le bitume semble pousser mieux que les équipements de jeu dans les parcs et les cours d'école. La Ville de Montréal fait des efforts pour combler ce déficit d'installations, dit Harry Delva, mais elle aurait besoin d'un coup de pouce. «Avec toutes les coupes budgétaires du gouvernement, on se demande parfois si on pense à ces jeunes, à la relève. Y a-t-il quelque chose pour eux?», s'interroge-t-il.

La survie par le gang

Dans un restaurant de fast-food, Joachim (nom fictif) ne se laisse pas repérer facilement. Comme toute proie se sentant traquée, épiée, il a pris la place la plus stratégique de la salle à manger: face à la porte, dos au mur. Pas même un bruissement de pas n'échappe à sa vigilance.

Joachim est tombé il y a quelques mois dans les mailles du système de justice pour adolescents. Pour sa propre sécurité, peu de choses peuvent être racontées sur sa trajectoire au sein des gangs de rue. Joachim a encore des ennemis, beaucoup d'ennemis dans certains quartiers où il risquerait de se faire descendre à vue s'il y mettait les pieds.

Joachim ne s'est jamais demandé comment il avait fait pour se retrouver avec une arme à feu dans les mains dès l'âge de 14 ans ni comment il était passé de petit voleur à vendeur de drogue réalisant des profits de plus de 1000 $ par semaine avant son arrestation.

La singularité de son histoire est là. «J'ai jamais su comment j'ai fait pour me retrouver dans un gang. J'ai grandi avec eux, dit-il. J'étais dans un gang avant d'être capable de nommer que c'en était un.»

Joachim, 19 ans, a passé sa petite enfance dans l'un des pires coins de Montréal. Dans son cas, la vie dans un ghetto microcosmique est venue bien avant l'appartenance au gang. La pauvreté, la désorganisation sociale et l'absence d'activités poussent certains jeunes comme lui, tentés par «l'argent facile», droit dans les bras des gangs. «Il y a des quartiers de Montréal qui sont laissés à l'abandon. Ce genre de climat est propice à l'émergence de conduites déviantes pour survivre. Le gang est une façon de s'adapter à un environnement mésadapté», dit Chantal Fredette, conseillère clinique en gangs et délinquance au Centre jeunesse de Montréal.

Joachim veut s'en sortir, finir sa Ve secondaire et trouver un emploi en informatique. «Je n'aime pas ma façon de vivre. Je me sens trop surveillé, je ne suis pas libre», dit-il. Le jeune homme peut s'estimer chanceux d'avoir été rattrapé par la justice. Selon Annick Murphy, substitut en chef adjointe à la Chambre jeunesse de Montréal, il est plus facile, pour les parents, d'obtenir de l'aide de spécialistes quand leur enfant commet un délit. Les services sociaux déploient alors toute leur expertise en traitement, reconnue dans le monde, pour réhabiliter le contrevenant. Mais l'accès aux services, pour un jeune sans histoire de délinquance, est autrement plus complexe, dit-elle.

Rouge ou bleu par défaut

En s'identifiant aux rouges (blood) ou aux crips (bleus), les jeunes contribuent eux-mêmes à s'enfermer dans des ghettos, en redécoupant la ville selon leurs allégeances. «Il y a des endroits où je n'ose même plus aller. Saint-Michel, dans le fond, je ne sais même pas à quoi ça ressemble», dit Shelby, 18 ans, qui n'a pourtant rien à voir avec les gangs. Peu importe. Les jeunes vont «se carter» entre eux (montrer leurs papiers), au métro ou au centre commercial. La «couleur» vient avec son lieu de résidence et l'emporte sur la menace, réelle ou imaginaire. «Si toi, tu ne te dis pas dans un gang, les autres vont le dire à ta place. Ils vont te nommer», résume Joachim.

Le quadrillage de l'espace urbain est double. Il est à la fois le résultat des actions faites par les jeunes et d'un manque d'occasions dont ils sont très conscients. «Beaucoup de jeunes qui travaillent très bien à l'école et qui ont de très bonnes notes ne trouveront pas d'emploi d'été, dit Harry Delva. Ce sont des réalités que vivent les jeunes Noirs et immigrants. Ils le comprennent bien et ils se disent: "qu'est-ce qu'il nous reste?".»

Et ils découvrent la réponse, un peu plus chaque fois, quand les difficultés du quotidien leur montrent que les dés sont jetés pour eux. Leurs parents. Leur quartier. Le gang finit par ressusciter, dans leur esprit, l'espoir de la réussite sociale.