Agora: Mon Orford, notre Orford!

Le parc du Mont-Orford est un drôle d'exemple lorsqu'on parle de création d'un espace protégé. Effectivement, le parc en question, créé en 1938 grâce à l'initiative de plusieurs notables locaux, est le résultat d'un consensus régional où 27 municipalités estriennes ont investi des fonds publics, en plus de ceux investis par le gouvernement provincial, pour l'achat des terres visées par les limites du futur parc.

Le privé s'est joint au mouvement dès l'année suivante en proposant la création d'un terrain de golf qui serait géré grâce à un PPP entre le gouvernement provincial et le Magog Social and Curling Club. La législation provinciale entourant la création du parc est alors amendée une première fois en mars 1939 en mentionnant clairement que certaines zones ciblées du parc du Mont-Orford peuvent être louées à des fins d'aménagement d'infrastructures récréatives et sportives comme le ski et le golf.

Cette décision va de pair avec la logique du gouvernement Duplessis, qui n'a jamais été réputé être très interventionniste dans les services offerts aux citoyens.

Voilà, le précédent était créé, et le parc connaîtra toujours une privatisation de certaines de ses activités. D'ailleurs, au milieu des années 50, une station de télévision locale privée a installé une antenne au sommet de la montagne grâce à 60 000 pieds carrés cédés en bail par le gouvernement.

Plus tard, dans le contexte économique difficile du milieu des années 80, le gouvernement provincial a délégué la gestion de plusieurs activités de ses parcs à certaines sociétés privées. Évidemment, le parc du Mont-Orford ne fait pas exception à la règle, et la gestion d'une très grande majorité des activités estivales (camping, baignade, entretien, etc.) et hivernales (ski de fond et raquette) est ainsi confiée à la société Gestion Soroma, filiale du Groupe Sodem.

Le contrat prévoit évidemment le versement d'un loyer et le réinvestissement d'une part des bénéfices au sein même du milieu. Il paraît que Gestion Soroma aurait réinvesti l'équivalent de la rondelette somme de 1 700 000 $ au parc du Mont-Orford en plus d'avoir épargné à l'État la gestion d'au maximum 80 employés en période de pointe.

D'autres concessionnaires exploitent actuellement des installations à divers endroits dans le parc: la base de plein air Jouvence, le Centre d'art Orford et, évidemment, la station de ski alpin et le golf du Mont-Orford, actuellement gérés par la Société Mont-Orford inc.



Un projet similaire jadis rejeté

À la fin des années 70, le gouvernement étudiait déjà la possibilité de soustraire le golf et la station de ski du territoire du parc du Mont-Orford. Un promoteur projetait de réaliser un pôle touristique intégré qui aurait été un immense territoire récréotouristique lié au lac Memphrémagog. Divers relevés biophysiques faits par des scientifiques de l'Université de Sherbrooke indiquaient d'ailleurs que la zone récréative du parc renferme des espèces uniques et fragiles.

Le projet a été abandonné par le ministre de l'Industrie, du Commerce et du Tourisme de l'époque après avoir reçu peu de soutien de la part des autorités du parc et autant de succès lors des audiences publiques.

De plus, la station de ski du mont Orford a souvent bénéficié du soutien financier de la province en recevant des subventions. Pourtant, la station touristique en question n'est toujours pas rentable. Le sera-t-elle davantage avec 1000 condos au pied de ses pentes? Il y a fort à parier que dans une dizaine d'années, voire bien avant, la station de ski demandera encore de l'argent de l'État. Au cours des 20 dernières années, sa situation financière apparemment précaire a fréquemment défrayé les manchettes des médias estriens.

Vendre ce qui n'a aucune valeur financière

Lors de la fondation du parc du Mont-Orford, le sous-ministre des Mines, de la Chasse et des Pêcheries, L.-A. Richard, avait alors déclaré qu'un parc national est une sorte de musée en plein air où la nature reste immuable. Cela a bien changé car, à une époque où le tourisme est un moteur économique, préserver un espace de terre au Québec semble être, pour les gouvernements, une perte économique, une occasion d'affaires ratée.

Le gouvernement actuel, malgré qu'il ait ajouté le mot «durable» au mot «développement» sur la carte d'affaires du ministre Claude Béchard, ne semble pas comprendre la portée d'un tel concept, pourtant grandement à la mode depuis une dizaine d'années.

Le fait est qu'une aire de conservation n'a pas de valeur économique en soi. En fait, elle coûte cher à un État en mal de compressions budgétaires. Cependant, on peut considérer une aire protégée comme étant un investissement puisque c'est un lieu où la population va se détendre et prendre contact avec la nature. C'est un lieu qui cimente la famille; c'est notre patrimoine. Ainsi, la valeur qu'un parc ou qu'une aire protégée revêt n'est tout simplement pas monnayable.

Par conséquent, il est beaucoup plus simple d'allouer une vocation récréative à une parcelle de territoire car elle sera plus rentable et pourra par le fait même financer la gestion d'une aire de conservation. Voilà l'équation à laquelle se livre le gouvernement actuel, vraisemblablement aux prises avec un groupe organisé de lobbyistes plutôt actifs, pour ne pas dire qu'il s'agit d'un groupe d'amis du député de Sherbrooke, qui se trouve également à être le premier ministre du Québec.

Un débat plus large

Pendant que Jean Charest manigance avec ses amis, flirtant ainsi avec un conflit d'intérêts appréhendable, un véritable débat émotif s'installe en Estrie, opposant les environnementalistes et les protecteurs du patrimoine naturel du parc (y compris les propriétaires de terrains avoisinant le parc, qui ont peur d'être expropriés) aux gens d'affaires de la région, à l'industrie touristique et aux chômeurs.

Dans la balance, le sort des chômeurs victimes des fermetures d'usines de textile de Magog et de Sherbrooke pèse lourd. La construction des 1000 condos pourrait donc être perçue par ces derniers comme un bon geste du gouvernement à leur égard.

Cependant, où étaient les gouvernements lorsque les quotas d'exportation de produits manufacturés provenant de la Chine et de l'Inde ont été abolis? Il est essentiel de se poser les vraies questions afin de ne pas tomber dans un dialogue de sourds basé sur des arguments issus de discours démagogiques. La polémique entourant le développement du mont Orford s'intègre dans la complexité du développement des régions du Québec et leur sort par rapport aux milieux urbains. [...]

Le dossier du mont Orford prouve une fois de plus que le développement durable est souvent écarté au profit de la réussite financière et que c'est, une fois de plus, la nature qui écope. Le projet proposé par le gouvernement ne devrait même pas être envisagé dans une société qui est le moindrement axée vers l'amélioration de la qualité de vie de sa population.

Malheureusement, cette amélioration, chez nous, se fait présentement grâce à une vision à court terme, ce qui est tout à fait contraire à la vision promue par les impératifs énoncés par Gro Harlem Brundtland il y a près de 25 ans lorsqu'elle avait énoncé le principe du développement durable. Ce principe est reconnu par tous les humanistes et n'est pas seulement une affaire d'écolos. C'est une question d'humanité et de respect de la vie dans son ensemble.