De l'animalisme primaire

«On ne va pas continuer à faire un génocide animalier comme ça pour faire bander les Chinois!», a dit Brigitte Bardot. La junte journalistique a étouffé un éclat de rire et la blonde dame a rigolé un bon coup.
Photo: Agence Reuters «On ne va pas continuer à faire un génocide animalier comme ça pour faire bander les Chinois!», a dit Brigitte Bardot. La junte journalistique a étouffé un éclat de rire et la blonde dame a rigolé un bon coup.

Roger Simon, le directeur du secteur maritime de l'Est canadien au ministère des Pêches et Océans, a vu défiler tous les adversaires de la chasse aux phoques depuis des lunes. Finalement, il a été quelque peu surpris hier par le discours de Brigitte Bardot, qu'il a trouvé «moins hystérique» que par le passé. Elle n'a, dit-il, traité personne de «tueurs sanguinaires» ou de «barbares» cette fois. Elle a bien parlé de ces «salopards» qui tuent des phoques sur les glaces mais, comme tout était si émotif dans son discours, l'expression pouvait à la limite être mise sur le compte de l'emportement...

Ce commentaire venant toutefois d'un de ces «bureaucrates» et «mercenaires» fédéraux qui autorisent les chasses annuelles, Mme Bardot ne le prendra certainement pas comme un compliment. Mais ce serait difficile de lui en faire pour sa performance d'hier.

Son propos se teinte d'incohérence, voire de désinformation, quand elle met sur le même pied les grands problèmes environnementaux de la planète avec le sort du troupeau de phoques, dont l'effectif atteint 5,8 millions de têtes. Difficile de parler d'espèce en danger, sauf pour ses proies, comme les espèces commerciales, en déclin pour cause de surpêche mais en récupération difficile pour cause de prédation trop soutenue. Ce troupeau affiche désormais une population trois fois supérieure à celle qui existait dans les années 70, ce qui explique qu'on en récolte trois fois moins, une explication qu'aurait dû avancer hier Mme Bardot en toute honnêteté intellectuelle.

Entre 1832 et 1844, on tuait entre 680 000 et 740 000 phoques par année. Les prises ont décru pour atteindre les 500 000 têtes par année à la fin du XIXe siècle. Cette exploitation importante a évidemment fait chuter la population globale, d'où un déclin des prises, qui se sont maintenues néanmoins entre 400 000 et 310 000 entre 1951 et 1961. Lorsque Mme Bardot s'est pointée sur la banquise en 1977, on récoltait environ 200 000 phoques par année, malgré la modernisation de la flotte qui comptait alors plusieurs grands «navires-usines», certains norvégiens, d'autres canadiens. Le troupeau à cette époque se situait autour de 1,5 million de têtes, selon la commission Malouf, qui devait revoir tout le dossier à la suite du boycottage lancé par l'Europe à la suite des pressions du mouvement animaliste, dirigé de main de maître par Brian Davis, le fondateur de l'International Fund for Animal Welfare (IFAW). C'est ce lobbyiste avant la lettre qui transformera en mouvement politique efficace la vague émotive provoquée par les premières images des immenses taches de sang sur les glaces immaculées. Et les coups répétés d'hagapik sur les jeunes phoques, une exigence de la réglementation pour s'assurer qu'ils sont bien morts, mais qui donnent l'impression d'un acharnement malsain ou d'une méthode inefficace.

La saga des phoques a été lancée par un Québécois en 1964. Serge Deyglun, chanteur et journaliste de plein air, avait tourné pour la société Artek un film, Le Grand Phoque de la banquise, qui devait faire sensation au Canada et par la suite en Allemagne, en raison du faux massacre qu'il décrivait. Une commission parlementaire portant sur ce film, rappelle Roger Simon, a établi que Deyglun avait donné 20 $ et un 26 onces à un certain Gustave Poirier, un non-chasseur aujourd'hui décédé, pour qu'il écorche au couteau un phoque devant la caméra. Cette scène atroce, aucunement représentative de la méthode de chasse traditionnelle, a enclenché un mouvement anti-chasse, ce qui n'était pas très fort de la part d'un des chroniqueurs de chasse et pêche les plus réputés du Québec.

La commission Malouf a eu une influence profonde sur l'évolution de cette chasse traditionnelle que certains, en vertu d'un critère racial implicite, acceptent dans le cas des Inuits mais pas dans celui des Blancs, pour qui elle est aussi un moyen de subsistance et une activité traditionnelle depuis le milieu du XVIIe siècle! Ce sont les recommandations du juge Malouf qui vont faire interdire la chasse aux blanchons en 1987. Cette interdiction n'empêchera pas les groupes animalistes comme l'IFAW ou Sea Shepperd de Paul Watson, qui a fait revenir Mme Bardot au Canada pour répéter la vague médiatique de 1977, de mettre des blanchons dans leur publicité internationale depuis 1987. Récemment, Paul McCartney se faisait filmer à côté d'un blanchon et même Brigitte Bardot misait sur cette stratégie inéthique pour mieux propulser ses leçons de morale.

La réalité est désormais fort différente: on chasse les jeunes phoques lorsque leur fourrure a mué et qu'elle affiche une couleur grise et tachetée. On ne les tue plus devant leur mère en période d'allaitement et alors qu'ils ne peuvent pas encore nager. Après la mue, ce sont de jeunes «ados», vifs et alertes, qui peuvent désormais nager et se nourrir de façon autonome.

Le discours de Brigitte Bardot ne contenait hier aucun fait permettant de penser que le troupeau de phoques du Groenland souffre de la moindre menace d'extinction. Elle a plutôt utilisé des termes comme activité «déshumanisée», «pratique barbare» et a même qualifié de «meurtre» l'abattage des bêtes. D'ailleurs, l'affiche derrière elle mettait sur le même pied le meurtre d'un bébé humain et celui d'un bébé phoque! Ce sont là des termes moraux, typiques de la pensée animaliste, une pensée qui repose sur la croyance que les animaux ont une «âme», une anima en latin, ce qui leur conférerait des droits, curieusement non contrebalancés de responsabilités, comme le veut la plus élémentaire définition philosophique ou morale. Cette approche n'a aucun lien, malgré la confusion entretenue par les médias et les chasseurs des Îles, pour qui tout adversaire de la chasse est «un Greenpeace», avec la pensée écologiste et la science de l'écologie, qui repose sur les principes d'équilibre entre les espèces, sur des phénomènes de coopération et de compétition interespèces et intraespèces.

Heureusement pour les groupes animalistes, la chasse aux phoques ne se déroule pas sur des rivages ou des rochers, sur lesquels le sang ne se détacherait pas, mais sur des glaces immaculées, ce qui en multiplie l'effet médiatique et dramatique. Et le bébé phoque aux grands yeux se vend mieux en Grande-Bretagne que les campagnes anti-chasse à courre ou que les campagnes contre les corridas en Espagne et en France. Mais l'argent tiré des phoques finance les autres fronts des groupes animalistes.

Ces derniers désinforment le public quand ils affirment que la méthode de chasse est cruelle: en réalité, il a été démontré qu'il s'agit de la méthode d'abattage la plus expéditive puisqu'elle détruit en quelques secondes le cervelet et provoque une mort cérébrale totale. Le phoque est ensuite saigné quand on coupe ses veines natatoires et ce n'est qu'alors qu'on enlève sa peau. Aucun animal, à ce stade, ne peut sentir ou réagir, sauf mécaniquement. Pas plus qu'un humain mort cliniquement ne sent le prélèvement de son coeur.

Mme Bardot s'en prenait encore hier à la vente des pénis de phoque, qui une fois séchés aideraient de vieux Chinois à bander, ce qui lui a quand même arraché un sourire guilleret. C'est oublier un peu vite que les petits phoques de 25 jours n'ont que des pénis symboliques, sans intérêt commercial, et que la période où on récoltait les gros spécimens pour leur viande est révolue depuis longtemps. Et c'est aussi oublier un peu vite que les vieux Chinois ont adopté le Viagra depuis belle lurette.

Mme Bardot n'aura en somme fourni qu'un spectacle désolant, qui déshonore même la pensée animaliste dans ce qu'elle a de plus noble sur le plan moral, car elle l'a entachée d'incohérence et de désinformation. Il se pourrait bien que sa prestation, qui ressemble de plus en plus à un vieux 33 tours, ait l'effet fort éphémère de la prestation de Paul McCartney!
7 commentaires
  • Paul-Elie Bert - Inscrit 23 mars 2006 08 h 37

    Merci Brigitte

    Demander à L.-G. Frencoeur de commenter l'intervention de BB dans le dossier chasse aux phoques c'est comme demander à un renard de garder un poulailler. Un chasseur défendra toujours un autre chasseur. De plus, plusieurs hommes ne pardonnent pas à BB d'avoir délaissé sa carrière d'objet sexuel au cinéma pour se porter à la défense de ceux qui ne peuvent le faire eux-mêmes: les animaux. J'ai le plus grand respect pour madame Bardot et sa cause, à laquelle elle consacre tout son temps depuis plus de 30 ans. Remettez-vous de votre déception messieurs. L.-G. Francoeurn'a aucune crédibilité à mes yeux quand il s'agit de chasse et pêche, il est comme la Tour de Pise, il penche toujours du même côté. La chasse aux phoques est cruelle, barbare, indigne et répugnante, elle ne peut être défendue d'aucune façon. Bravo Brigitte, je t'aime infiniment et continue le combat. Je te souhaite une bonne santé et une longue vie afin de pouvoir encore longtemps te consacrer à ta noble mission.

    Chantal Bissonnette
    Saint-Lambert

  • Claude Libersan - Inscrit 23 mars 2006 10 h 26

    L'envers de la chasse aux phoques

    Merci, monsieur Francoeur, d'avoir remis les pendules à l'heure à propos de l'intervention aveugle de Mme Bardot et de Paul McCartney. J'y ajouterais peut-être ceci:

    En tant qu'espèce humaine, nous "assasinons" des phoques, comme nous assassinons sans nous poser de questions des chèvres, des brebis, des chevaux, des boeufs, des poules et d'autres animaux, parce que cela répond à des besoins de l'activité humaine. En particulier, celles de manger et de se vêtir, ainsi que de faire un certain commerce qui garantit, par exemple, un minimum de revenus nécessaires à la survie, bien modeste avouons-le, de certains Autochtones et Madelinots du Nord-Est québécois. En plus, peut-être, d'accorder une meilleure chance à nos minces réserves de morue de se refaire, ce dont le monde entier a grand besoin par les temps qui courent, puisque les phoques sont de grands prédateurs de ce poisson essentiel à la survie de notre espèce.

    Malheureusement, le plus grand tort de ces "assassins" réside dans le fait qu'ils exercent leur chasse au grand air, au vu et au su des bien-pensants qui s'offusquent du spectacle de la mise à mort et du déversement du sang des victimes. Mais monsieur McCartney, madame Bardot et leur suite sont-ils allés faire une visite dans des abattoirs industriels, dernièrement? Y sont-ils jamais allés d'ailleurs?

    En admettant que les animaux aient une âme, ne serait-il pas beaucoup plus naturel pour une âme animale d'accepter que la mort lui vienne d'un prédateur, dans son habitat naturel, plutôt que dêtre parqué en troupeau pendant des jours dans un mouroir industriel, de devoir y subir le harcèlement des bourreaux humains, y sentir le spectre de la mort, y voir les membres de son espèce subir une mise à mort contre-nature et savoir que le même sort lui est réservé à courte échéance?

    N'est-ce pas dans nos activités d'abattage "aseptisé" d'innocents animaux domestiques que réside véritablement la torture que nous infligeons aux âmes animales? Nous ne voyons bien que ce que nous voulons voir, alors que d'autres vérités hurlent pour attirer notre attention. Madame Bardot aurait intérêt à porter son regard sur un plus large éventail de la réalité humaine.

    Claude Libersan
    Saint-Jean-sur-Richelieu

  • Gabriel RACLE - Inscrit 23 mars 2006 12 h 23

    Du cinéma!

    Le show médiatique de Brigitte Bardot n'était qu'une démonstration de sensiblerie réelle ou artificielle d'un goût douteux. Ses réactions affichées sont purement sentimentales et ne reposent sur aucune base scientifique ou socio-économique. Avant de venir clamer au Canada ce que le pays devrait faire, elle ferait bien d'étudier les bases scientifiques qui justifient la chasse aux phoques et la replacer dans le contexte social canadien. Par ailleurs, elle joue avec malhonnêteté de l'image des blanchons, dans sa démonstration et sur son site Internet, alors que cette chasse est interdite au Canada depuis 20 ans.
    Ses déclamations ne reposent donc sur rien, sinon sans doute sur le fait qu'elle tient toujours à se mettre en scène. Mais le spectacle ne valait pas le déplacement et la seule réaction valable à sa venue a été celle du Premier ministre qui a refusé de la recevoir, ou la mise en boîte de la sénatrice Céline Hervieux-Payette, qui a dû porter puisque B. Bardot l'a traitée de « conne ». Ce qui montre bien que la comédienne était bien incapable de réfuter les arguments que la sénatrice a fait valoir. On comprend la curiosité des journalistes qui tenait à voir ce qu'elle avait à offrir, mais objectivement, une salle déserte aurait été un bien meilleur accueil.

    Et puisque le show avait lieu lors de la Journée internationale de l'eau, il eut été de bon ton de lui demander pourquoi elle ne mettait pas sa commisération au service des enfants d'Afrique, qui meurent de faim ou souffrent de la soif. Si elle a une si grande sensibilité et des moyens financiers en conséquence, elle aurait là moyen d'acquérir une notoriété que personne ne lui contesterait. Mais la réponse est connue d'avance, puisqu'elle a épousé, avec son dernier mari, membre du parti d'extrême-droite de Le Pen, les idées de celui-ci. Elle a d'ailleurs été condamnée récemment pour propos racistes par un tribunal correctionnel de Paris.

    Que Brigitte Bardot aille donc faire son cinéma ailleurs, nous n'avons pas besoin d'elle ici pour savoir ce qu'il faut faire avec nos animaux.

  • Dominic Marin - Inscrit 23 mars 2006 14 h 05

    Deux logiques de pensée hermétiques

    Franchement je trouve que l'on est dans une logique de discours totalement absurde voire, quelque peu malhonnête, pour ce qui est de la chasse aux phoques.

    En effet, dans les deux camps, on construit consciemment et volontairement des raisonnements sur deux bases distinctes sachant qu'elles sont totalement incompatibles. Bon cela est normal dans une logique de défense, mais là où j'ai plus de difficulté, c'est lorsque je lis votre article ainsi que les autres. J'ai l'impression, depuis quelque temps, qu'il y a une défense tout azimut contre tout ce qui pourrait être considéré comme pouvant être une attaque contre le pays ou les moeurs des gens qui y vivent. Que ce soit l'ex Beattle ou Bardot, on les ridiculise.

    Pourtant, je crois qu'au delà de leurs messages respectifs ainsi que les méthodes employées, il y a quelque chose qui devrait retenir notre attention et qui est la chasse en soi. Son utilité, les méthodes employées, etc. Bien sûr, si l'on considère que le nombre d'individus et son impact dans un écosystème de plus en plus pauvre et compétitif pour ce qui est de l'accès aux maigres ressources restantes est la seule base sur laquelle doit reposer la décision de chasser ou non.

    Alors, il n'y a pas de problème. Mais si c'est la vie d'animaux habilités à éprouver tout une gamme d'émotions tels que la peur, la satisfaction ou le plaisir ou encore, son importance dans notre vie ou survie, alors là les choses ne sont pas aussi claires. Pourtant personne n'en fait mention. Même vous, lorsque vous mentionnez des choses tel que "espèces non menacées" ou "responsabilité animale absente" ou "les autres n'ont pas de leçon à nous donner" ou encore, "les Chinois ont adopté le viagra"... Permettez-moi de dire que c'est pas très édifiant comme argumentaire. Premièrement, La responsabilité vient avec la possibilité d'avoir une conscience et/ou une volonté de causer un tort quelconque ce qui n'est pas, je crois, applicable aux animaux.

    Deuxièmement on ne construit pas un monde sur, l'autre le fait ou n'est pas parfait, donc, je peut le faire ou je n'ai pas l'obligation d'être parfait... Troisièmement, faudrait tout de même pas attendre à chaque fois qu'une espèce soit menacé pour la protéger... Et, quatrièmement, je m'excuse mais les Chinois sont encore, à l'heure actuelle, de très, très gros consommateurs de produits animals pour tout ce qui eput toucher la sexualité ou autres "maux" de ce genre.

    Do.

  • Valéry Giroux - Inscrite 29 mars 2006 18 h 34

    La pensée animaliste

    En réaction à l'éditorial de monsieur Louis-Gilles Francoeur au sujet de la visite de madame Brigitte Bardot et de ses propos sur la chasse aux phoques au Canada, je voudrais d'abord souligner que, en matière de désinformation, madame Bardot n'a manifestement pas le monopole. La définition que donne monsieur Francoeur de la pensée animaliste trahit son ignorance de la réflexion portant sur les justifications morales de l'exploitation par l'homme des animaux non humains, réflexion menée par des militants mais aussi par des juristes et par des philosophes respectés. Laissez-moi vous rappeler les grandes lignes d'une argumentation anti-spéciste.

    Depuis Aristote, il est admis que, pour que deux individus soient traités de manière différente, il faut pouvoir identifier une différence entre eux qui justifie cette différence de traitement. Or, la plupart des caractéristiques que l'on invoque au soutien d'une frontière étanche entre l'homme et le reste du monde animal (qui ont d'ailleurs toutes déjà servi à distinguer entre l'homme blanc et l'homme noir) souffre de troublantes exceptions. En effet, les observations et les expériences menées par de nombreux éthologues au cours du siècle dernier nous obligent à remettre en question la supposition selon laquelle l'homme possède certaines caractéristiques de manière complètement exclusive. L'utilisation et la fabrication d'outils, les capacités langagières, la culture, les émotions, l'apprentissage, la coopération et même la conscience semblent se retrouver chez plus d'une espèce. Nos connaissances sur le monde animal tendent à confirmer la thèse darwinienne selon laquelle les différences entre l'être humain et les autres animaux ne sont pas qualitatives, mais simplement quantitatives.

    Par ailleurs, si certains animaux présentent les caractéristiques que l'on croyait exclusives à l'homme, certains êtres humains ne possèdent pas celles que l'on place généralement au coeur de la nature humaine. Les enfants en très bas âge, les personnes lourdement handicapées mentalement, les gens séniles ou les personnes plongées dans un coma profond et parfois même irréversible ne répondent pas à la définition que l'on donne à l'être humain, lorsqu'on tente de le distinguer des autres animaux. Ils n'ont pas non plus les fameuses responsabilités qui, selon monsieur Francoeur, contrebalancent toujours les droits dont un individu bénéficie.

    Voilà pourquoi, parmi les auteurs qui se sont sérieusement penchés sur la question, certains ont défendu l'idée que le seul critère important est celui de la sensibilité. C'est ce que supposait Jeremy Bentham lorsqu'il affirmait que « la question n'est pas : « Peuvent-il raisonner?, ni « Peuvent-ils parler? », mais : « Peuvent-ils souffrir?» ». Peter Singer renchérissait ensuite en expliquant que ce sont les intérêts qui méritent la considération morale, et que tout être capable de ressentir la douleur a intérêt à ce qu'on ne lui en impose pas.
    Or, il n'y a pas que les êtres humains qui soient des êtres sensibles. De nombreux animaux ont un système nerveux comparable au nôtre et leurs comportements de fuite et d'évitement indique clairement qu'ils peuvent ressentir la douleur de la même manière que nous. Que des animaux puissent souffrir est un fait maintenant largement reconnue.

    Est-ce à dire que tous les êtres sensibles ont la même valeur morale et méritent les mêmes droits moraux? En fait, l'important se situe au niveau du lien logique entre, d'une part, le traitement que l'on veut imposer à un individu et, d'autre part, les caractéristiques de cet individu (ou, du moins, celles des membres normaux du groupe auquel il appartient) que l'on choisit de considérer. Par exemple, si l'incapacité des chats à lire et à compter justifie que nos écoles refusent de les admettre, elle ne justifie pas, à elle seule, qu'on les soumette à la vivisection. Pour décider qu'il est, ou non, moralement acceptable d'imposer un traitement douloureux à un individu, le seul critère qui soit pertinent, au plan moral, est celui de la sensibilité de cet individu. C'est sans doute pourquoi nos universités refusent non seulement les chats, mais également les personnes humaines atteintes de déficience intellectuelles par exemple, alors que ces dernières sont, par ailleurs, protégées contre tout abus physique.

    Le problème avec la chasse aux phoques comme avec toute autre exploitation d'animaux sensibles est double : 1) il est à peu près impossible de nous assurer que ces pratiques n'impliquent aucune souffrance pour l'animal; et 2) nous n'avons aucune raison moralement valable de soumettre des mammifères évolués à ces traitements alors que nous refusons de les imposer à tous les êtres humains. Et lorsque le seul critère utilisé pour distinguer entre l'homme et les autres animaux est l'espèce, il s'agit alors de spécisme, c'est-à-dire d'une discrimination arbitraire rappelant celle du racisme et du sexisme.

    La « pensée animaliste » ne repose donc pas sur la reconnaissance d'une âme aux animaux non humains et ne peut être opposée à des considérations environnementalistes ou écologistes qui, prises isolément, justifieraient que l'on sacrifie une partie considérable de l'humanité. C'est de la valeur morale d'individus dont il est question, considérant le fait que nous nous sommes dénaturés au point de ne plus abandonner ceux qui, parmi nous, souffrent d'un handicap ou d'une blessure qui, dans la nature, les condamnerait à une mort certaine.

    En conclusion, j'aimerais rappeler qu'il ne s'agit pas d'insulter qui que ce soit. Parmi toutes les personnes qui, dans un passé pas si lointain, ont encouragé l'esclavagisme par ignorance, par habitude ou en raison de l'avantage économique qu'il procurait, on peut présumer que nombreuses étaient celles qui n'était animées d'aucune intention coupable. Cette innocence n'a pas empêché d'arriver les horreurs dont on a aujourd'hui enfin conscience.