L'heure et demie de plus au primaire cause un chaos

L'ajout de 90 petites minutes à la semaine traditionnelle de classe au primaire, dès septembre prochain, crée un casse-tête d'organisation scolaire sans précédent dans les commissions scolaires du Québec. Des services de garde au transport scolaire, en passant par l'heure d'entrée et de sortie des élèves, ou encore le choix des disciplines ajoutées à la grille-matières, tous les yeux sont tournés vers les règles budgétaires d'avril prochain, car, sans investissement suffisant, les écoles préviennent qu'elles n'y arriveront pas.

Après avoir longtemps été une vague hypothèse, l'addition de 18 minutes à la journée d'un élève du primaire deviendra réalité dès la prochaine rentrée scolaire, causant sur son passage un raz-de-marée logistique dans les établissements. Les services de garde s'inquiètent de perdre du temps de présence des enfants, ce qui grugera les heures de travail des éducateurs. Les compagnies de transport écolier attendent de voir comment on leur demandera de modifier leurs trajets. Les conseils d'établissement ne savent pas avec quelles matières combler l'heure et demie tombée du ciel.

Les lobbies associés aux différentes disciplines jouent du coude pour se tailler une meilleure place à la grille-horaire. Les directions d'école doivent remanier les heures d'entrée ou de sortie des élèves. Et les écoles ne savent pas si elles trouveront les spécialistes pour enseigner...

Pour ajouter à ces prévisions pour le moins chaotiques, les commissions scolaires ont prévenu le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) qu'elles n'appliqueront pas cet allongement du temps d'enseignement si les ressources supplémentaires prévues pour l'accompagner ne sont pas au rendez-vous lors du dévoilement des prochains crédits. Cette somme a été évaluée par Québec à quelque 144 millions de dollars, tout compris.

Lors de sa réunion de la mi-février, le conseil général de la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ) a ainsi adopté à l'unanimité une résolution enjoignant d'abord au MELS d'assurer la totalité des coûts de système lors du prochain budget (indexation, vieillissement, variation des effectifs scolaires, etc.), le prévenant au passage que les commissions scolaires assureront «l'implantation de nouveaux programmes ou développements, tels les changements prévus à la grille-matières du primaire, dans la mesure où elles recevront les ressources supplémentaires requises», comme l'indique le dernier bulletin de la FCSQ.

«Nous avons acheminé cette résolution unanime au ministre de l'Éducation de même qu'au premier ministre du Québec, a indiqué la semaine dernière le directeur des communications de la FCSQ, Denis Pouliot. Si les ressources ne sont pas là, nous ne pourrons aller de l'avant avec les changements.»

Au nombre des grandes inconnues liées à l'ajout d'une heure et demie à la semaine du primaire trône donc la question financière, qui joue un rôle majeur dans le casse-tête que tentent actuellement de résoudre les commissions scolaires. Elles jonglent actuellement avec divers scénarios, entre autres liés au transport scolaire, tentant par tous les moyens de ne pas trop gonfler la facture.

«En ajoutant 18 minutes par jour au primaire, le temps de présence à l'école devient exactement le même qu'au secondaire, soit 300 minutes, explique Denis Pouliot, de la FCSQ. Cela complique l'arrivée des autobus, puisqu'il n'y a plus de flottement entre le primaire et le secondaire.» Souvent, une même flotte d'autobus recueille les petits du primaire, les dépose à l'école, repart chercher les plus grands, les laisse ensuite à l'école secondaire, reprenant le même scénario en fin de journée.

«Si on doit rallonger nos journées pour le transport des deux groupes, cela aura un impact sur les chauffeurs, c'est certain, explique Gaston Lemay, président de l'Association du transport écolier du Québec (ATEQ). Les commissions scolaires sont en train d'évaluer les impacts financiers et horaires de différents scénarios, et nous attendons leur signal.»

À l'Association des services de garde scolaire du Québec, c'est aussi la question des dollars qui fait froncer les sourcils. «Nous attendons les règles budgétaires pour voir si le gouvernement a prévu d'éponger ce qui nous manquera», explique Daniel Lafrance, président de l'association, qui regroupe plus de 400 services de garde des écoles de la province. Car qui dit ajout de 18 minutes en temps d'enseignement signe presque assurément la diminution d'autant de temps passé au service de garde.

Ces services, qui accueillent les enfants matin, midi et soir, ouvrent généralement leurs portes entre 6h30 et 7h15 le matin, fermant le soir entre 17h15 et 18h30. Pour ajouter une vingtaine de minutes à la journée d'école, les établissements devront vraisemblablement rogner sur le début ou la fin de la journée, ou encore diminuer le temps alloué à la boustifaille.

La diminution du temps de travail des employés est en jeu, et peut-être même l'obligation de remercier les travailleurs dont le statut est le plus précaire. «Ça fait partie des scénarios possibles», reconnaît M. Lafrance.

À la Commission scolaire de Montréal (CSDM), où la présidente rencontrait il y a deux semaines environ l'ensemble des conseils d'établissement de ses écoles pour discuter spécifiquement de cette question des 90 minutes, on a décidé de profiter de tout ce brasse-camarade pour remettre au jeu l'obligation de s'adonner à une récréation de 15 minutes l'après-midi. «Dans beaucoup d'endroits, la pause avait malheureusement été éliminée, et nous avons fortement insisté pour qu'on profite de ce temps supplémentaire pour la remettre en place», expliquait la semaine dernière Diane De Courcy.

Au menu de cette nouvelle grille-matières, les écoles du Québec sont d'ailleurs fortement incitées à ajouter deux heures d'éducation physique par semaine, un temps qui est toutefois indicatif, comme il l'est pour l'ensemble des matières d'ailleurs.

Québec demande aussi aux écoles d'offrir deux des quatre disciplines artistiques (danse, musique, arts plastiques ou théâtre) aux enfants, l'une devant absolument être conservée tout au long du primaire.

Cette donnée, conjuguée à l'arrivée — obligatoire — de l'anglais en première année (plutôt qu'en troisième), donne lieu à quelques bousculades publiques ces jours-ci. De l'éducation physique à la musique, en passant par l'art dramatique, tout le monde veut sa part du gâteau et craint de perdre son tour.

«Les lobbies associés aux différentes disciplines sont très actifs ces jours-ci, observe Mme De Courcy. Mais j'y vois des enjeux corporatifs qui ne doivent pas avoir préséance sur ce qui est le mieux pour la réussite des enfants.»

Ces batailles rangées peuvent sembler paradoxales: alors qu'on n'aura jamais eu autant de temps pour enseigner, pourquoi donc les spécialistes de la musique craignent-ils de perdre au change? Québec ajoutera ce temps supplémentaire en septembre sans modifier la tâche des enseignants titulaires, ce qui laisse donc aux spécialistes (professeurs d'anglais, d'éducation physique et des quatre disciplines artistiques) la tâche de reprendre cet ajout.
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 9 mars 2006 09 h 19

    Improvisation politique ?

    Si le ministre de l'Éducation a pris la peine de consulter ses fonctionnaires pour connaître les conséquences pratiques de l'ajout de 90 minutes d'enseignement au primaire, il serait intéressant de savoir ce que ces derniers ont bien pu lui dire. Mais peut-être ces fonctionnaires n'en avaient-ils aucune idée. Sur papier, il y a très rarement chaos.