Privatiser la SAQ?

De façon périodique, l'idée de privatiser la Société des alcools du Québec revient hanter la scène politique. Pourtant, un gouvernement du Parti québécois a déjà tenté de vendre le réseau de magasins à la pièce, une expérience ratée qui a coûté cher aux contribuables.

Malgré cet échec, certains suggèrent aujourd'hui qu'on s'y prenne autrement, en vendant la SAQ en bloc. Un ancien ministre péquiste, Daniel Paillé, évalue sommairement que Québec pourrait obtenir quatre ou cinq milliards pour la SAQ. Ce montant est le résultat d'un calcul approximatif d'actualisation des 500 millions de dividendes dont le gouvernement devrait se priver pendant une dizaine d'années après la vente.

Allons-y pour cinq milliards. Avec ces milliards, on pourrait réduire la dette et ainsi diminuer les intérêts annuels de 300 à 350 millions par année. Ce n'est pas si mal, mais tout à fait insuffisant pour compenser les 500 à 900 millions par année dont Québec devrait se priver non pas pendant dix ans, mais pour toujours. Sur une période de 30 ans, le manque à gagner net pourrait facilement dépasser les 10 milliards, même en tenant compte du fruit de la vente et des économies d'intérêt cumulées.

Pourquoi la vente de la SAQ serait-elle plus catastrophique que celle de toute autre entreprise? Parce que la SAQ n'est pas une entreprise comme les autres: à cause d'une politique de prix délibérément gonflés aux stéroïdes, elle a toujours été la vache à lait de l'État. Chaque année, ce monopole public verse 1,2 milliard aux deux ordres de gouvernement, dont 500 millions en dividendes à Québec. Pourtant, ses ventes ne dépassent pas 2,3 milliards. Aucune société privée ne peut se vanter de distribuer à ses actionnaires le quart de son chiffre d'affaires en dividendes. Sans ces profits exceptionnels, ce sont les impôts qu'il faudrait augmenter. Ce n'est pas mal qu'il en soit ainsi, puisqu'il s'agit d'un choix politique délibéré. Mais cela ne justifie pas l'inefficacité et le manque de transparence dont fait preuve ce monopole qui appartient à tous.

Si jamais Québec en venait à vendre la SAQ en un seul bloc, il lui faudrait relever de beaucoup les redevances sur l'alcool pour compenser le manque à gagner. Mais, ce faisant, il ne pourrait pas obtenir cinq milliards pour des actifs qui ne valent que 680 millions aux livres.

Puis, vendre à qui? À un autre monopole, privé celui-là, puisque seule une condition monopolistique justifierait de verser autant d'argent? Où est l'avantage pour les consommateurs?

Cela dit, même en conservant la SAQ, Québec devrait lui fixer pour objectif d'aligner ses prix sur ceux de l'Ontario, son seul concurrent. Il pourrait aussi confier le contrôle des prix à une régie indépendante, comme c'est le cas pour l'électricité et le gaz. Et pourquoi ne pas introduire un peu de concurrence en autorisant l'ouverture de petites boutiques spécialisées qui n'auraient aucun compte à rendre à la SAQ?

Depuis dix ans, la direction de la SAQ a laissé ses coûts d'exploitation grimper de 15 % du chiffre d'affaires à 19,2 %. Seulement en corrigeant cet écart injustifiable, la SAQ ferait économiser 100 millions aux consommateurs. Comment expliquer que des administrateurs aussi bien traités ne soient pas capables de faire cela? Avant de tuer la poule aux oeufs d'or, un gouvernement soucieux d'efficacité devrait d'abord exiger de la SAQ qu'elle fasse ses devoirs, ni plus ni moins.

j-rsansfacon@ledevoir.com
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 25 février 2006 12 h 21

    Une excellente analyse

    Les arguments de Jean-Robert Sansfaçon en faveur du maintien de la SAQ comme société d'État sont convaincants. Reste à voir si le conservateur Jean Charest, qui croit maintenant avoir le vent dans les voiles, résistera à l'idée de créer une nouvelle grande famille québécoise au détriment des consommateurs québécois.