«Lula» à deux doigts de la présidence brésilienne

Le candidat du Parti des Travailleurs, Luiz Inacio Lula da Silva, prononçant un discours à Rio de Janeiro le 20 septembre. L’ancien syndicaliste pourrait l’emporter dès le premier tour de l’élection présidentielle, qui a lieu dimanche.
Photo: Agence Reuters Le candidat du Parti des Travailleurs, Luiz Inacio Lula da Silva, prononçant un discours à Rio de Janeiro le 20 septembre. L’ancien syndicaliste pourrait l’emporter dès le premier tour de l’élection présidentielle, qui a lieu dimanche.

La quatrième fois sera vraisemblablement la bonne pour Luiz Inacio Lula da Silva, s'il faut en croire les sondages rendus publics ces derniers jours au Brésil en vue du premier tour de l'élection présidentielle de dimanche prochain. Au risque d'avoir l'air de triompher à l'avance, «Lula», candidat du Parti des Travailleurs (PT, gauche), s'est déclaré en fin de semaine «presque certain» de gagner l'élection.

Non pas qu'il ait tort d'avoir confiance. Des sondages tout frais des maisons Vox Populi et DataFolha donnent à Lula, 56 ans, une avance de deux contre un sur son plus proche rival, le social-démocrate José Serra, candidat du gouvernement et dauphin du président sortant Fernando Henrique Cardoso. Si lourde est sa domination qu'il est même plausible qu'il récolte 50 % des voix dès ce dimanche et évite ainsi la tenue du second tour prévu le 27 octobre. Signe du changement annoncé, une faction du puissant Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) dans l'État de Rio vient de lâcher M. Serra et fait porter son soutien sur Lula.

Toute l'histoire du jeune PT et celle du candidat donnent l'impression que la victoire va lui tomber dans les mains comme un fruit mûr. D'abord parce que, prêchant la persévérance par l'exemple, il a été candidat présidentiel en 1989, 1994 et 1998. Ensuite parce que le PT qu'il a fondé il y a 22 ans n'a jamais cessé d'élargir son influence dans ce pays de 165 millions d'habitants. Le parti gouverne aujourd'hui cinq États — notamment celui de Rio Grande do Sul dont la capitale est Porto Alegre — et contrôle 185 mairies, dont celle de Sao Paulo, poumon économique — et par ailleurs malade — du Brésil. Par comparaison, sa progression fait penser à celle du Parti Action nationale (PAN, droite) au Mexique, qui a préparé sur vingt ans la victoire de Vicente Fox aux élections présidentielles de juillet 2000.

Les racines des travaillistes brésiliens sont syndicales. Ouvrier métallurgiste de formation, M. Silva fut leader syndical à Sao Paulo à la fin des années 70, à l'époque où, sous la dictature militaire, sévissaient les grandes grèves ouvrières. Ce qui en fait une sorte de Lech Walesa. Produit de ces années, le PT est aujourd'hui tout à la fois le plus jeune, le plus aguerri et le plus homogène des partis politiques brésiliens. De toutes les luttes sociales et syndicales, il est proche du Mouvement des Sans-terre (MST), apparu dans les années 70. Le candidat à la présidence a bien adouci sa rhétorique de gauche pendant la campagne, mais il n'en a pas moins continué de diaboliser le FMI et le projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA).

Les racines sont également religieuses. Le Brésil est le berceau de la théologie de la libération née dans les années 1960 et son Église catholique, avec ses 120 millions de fidèles, est la plus importante au monde.

Une Église progressiste qui, sous la dictature, a défendu les droits de la personne et s'est battue pour la démocratie. Elle dénonce aujourd'hui «la soumission du pays au processus de globalisation néolibéral», prône le développement durable, lutte contre la pauvreté et l'exclusion. Sa Conférence des évêques n'a peut-être pas officiellement pris position dans la campagne, mais elle n'en pense pas moins. Il existe au sein du PT, souligne le théologien brésilien Fernando Altemeyer, un fort courant de militantisme catholique.

À cette tradition catholique se jouxte la nouvelle «puissance religieuse» évangéliste. Les Églises évangéliques brésiliennes comptent 26 millions de membres et contrôlent 300 radios et télévisions, ce que en fait pour les partis politiques un groupe d'électeurs qu'il serait imprudent d'ignorer dans une campagne qui passe largement par la télévision. On calcule qu'au rythme de croissance actuel, la moitié des Brésiliens seraient évangélistes dans trente ans (contre 15,4 % en 2000). Leur candidat naturel aux élections est l'ancien gouverneur de l'État de Rio de Janeiro, Anthony Garotinho, 42 ans, du Parti socialiste brésilien (PSB), qui talonne d'ailleurs M. Serra dans les sondages.

Sauf que Lula, un catholique pratiquant, a fait alliance avec le Parti libéral (PL, droite) pour s'assurer, outre le soutien d'un parti des chefs d'entreprise, une part substantielle du gâteau évangélique. Le PL apporte à Lula le soutien de l'Église universelle du Royaume de Dieu qui compte deux millions de membres et possède la puissante TV Record, la troisième télévision du pays. Le PT et son «présidentiable» étaient considérés il n'y a pas si longtemps par cette Église comme «forces du mal» et «représentations du diable». La scène politique brésilienne fait maintenant en sorte qu'il sont plutôt son «espoir».

Reste que le fruit mûr de la victoire de Lula à la présidentielle pourrait rapidement se transformer en cadeau empoisonné. Il peut bien parler à gauche, mais la grave situation économique risque de le condamner à une orthodoxie conservatrice orchestrée par les injonctions du FMI. Auquel cas son étoile pourrait pâlir à toute vitesse. Le journal chilien à grand tirage El Mercurio écrivait récemment que le taux de chômage élevé (de l'ordre de 10 %, ce qui fait huit millions de chômeurs) rapprochait Lula de la victoire. Le président Cardoso, à Brasilia depuis huit ans, lui laissera en héritage une dette publique de 260 milliards de dollars américains (ce qui représente un incroyable chiffre de 62 % du PIB) et une tempête spéculative qui a dévalué le real de 40 % depuis le début de l'année.

Tous les candidats à la succession de Cardoso, y compris M. Silva, ont promis de créer des emplois par millions et de remettre l'économie nationale sur les rails. En même temps, tous les candidats se sont également engagés à respecter les conditions strictes posées par le FMI au déblocage début septembre d'une ligne de crédit de 30 milliards $US sur quinze mois. Entre création d'emplois et remboursement de la dette, le pont sera difficile à faire.

«La marge de manoeuvre, au moins la première année, est égale à zéro», estime Alberto Borges, professeur d'économie à l'université fédérale Riberao Preto. D'autant plus que les milieux financiers, déjà nerveux devant la perspective d'une présidence à la Lula, ne lui rendront pas spontanément la tâche facile s'il prend le pouvoir. Vu du Chili, mentionnait récemment à Montréal l'éditeur d'El Mercurio, Juan-Pablo Illanes, Luiz Inacio Lula da Silva inquiète aussi. «Mais l'exercice du pouvoir va sans doute le ramener sur terre.»