Les mythes de l'amour déboulonnés

Johanna et Olivier, un couple qui s’est formé il y a sept ans. Le coup de foudre peut mener à un amour durable, à condition....
Photo: Jacques Nadeau Johanna et Olivier, un couple qui s’est formé il y a sept ans. Le coup de foudre peut mener à un amour durable, à condition....

En ce jour de la Saint-Valentin, revoyons les grands mythes de l'amour à la lumière des plus récentes recherches en psychologie. Avis aux Cupidon de tout âge, celles-ci commencent à révéler certains des secrets pour que perdure ce sentiment fort complexe qui fait bondir les coeurs.

Qui n'a pas rêvé de vivre pendant toute sa vie cet amour passionnel chanté par les poètes romantiques? Le coup de foudre qui fait palpiter le coeur, qui embrase le corps tout entier, qui provoque en nous une obsession de vouloir être avec l'autre et une panique à l'idée de le perdre, qui suscite l'exultation en présence de l'être aimé et une douleur insoutenable en son absence peut-il s'immortaliser dans la flamme qu'il a allumée? Oui, un amour durable peut naître d'un coup de foudre, affirment les psychologues. Mais à certaines conditions et chez certaines personnes seulement...

La passion ne se présente pas toujours telle que l'ont vécue Tristan et Yseut, nuance John Wright, professeur de psychologie clinique à l'Université de Montréal. Elle n'est pas identique chez tous les couples et peut prendre différentes formes selon le type de personne chez qui elle survient.

L'amour passionnel décrit dans la littérature se résume souvent à un amour narcissique où l'un des partenaires voit son amour-propre flatté par le fait d'être aimé de celui ou celle qu'il croyait inatteignable. «Comme la personne qu'il mettait sur un piédestal l'accepte, l'amant a alors l'impression de mériter lui aussi d'être honoré», explique John Wright qui est également directeur scientifique du Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et les agressions sexuelles (CRIPCAS). «De plus, l'amour passionnel étant très aveuglant, les amants ne voient pas l'autre pour ce qu'il est vraiment. Une telle relation est vouée à l'échec, car lorsque la réalité entre en jeu, chaque partenaire tombe de son piédestal. La première grippe, le premier épisode de chômage, voire la première grossesse précipitera à coup sûr la chute de notre piédestal et pourra induire une véritable descente aux enfers.»

Par contre, au moment où elles vivent cet amour passionnel, certaines personnes tissent en parallèle d'autres types d'attachement qui visent la connaissance de l'autre personne et la mise au jour d'éléments de compatibilité entre elles qui accroissent les chances que leur amour dure, poursuit le chercheur qui pratique aussi en clinique la thérapie conjugale.

«L'amour passion peut faire place à un amour plus complet, surnommé l'amour compagnon, où la passion peut refaire surface, mais à condition qu'on y ajoute des éléments d'implication et de souci pour l'autre», ajoute Robert Vallerand, directeur du Laboratoire sur le comportement social à l'UQAM. Le psychologue souligne par ailleurs que certaines personnes persistent à croire que l'amour se limite à la passion. «Ces individus passent leur vie à rechercher ce type d'amour, quitte à changer de partenaires de vie si la passion disparaît, et au prix de multiples et douloureuses déceptions.»

Il y a une foule de stratégies pour conserver vivante la passion autant au niveau du désir sexuel que de l'attachement au sens plus large, affirme M. Wright. L'acceptation de l'autre et de soi constitue probablement la démarche la plus prometteuse, soulignent Jean-Marie Boisvert, professeur à l'École de psychologie de l'Université Laval, et John Wright, qui insiste par ailleurs sur l'importance de reconnaître que «l'amour ne demeure pas immuable pendant 40 ans, car les personnes changent en raison des multiples événements qui composent leur vie. Il s'ensuit que les sources d'attachement évoluent aussi au cours du temps».

L'éloignement est également une bonne stratégie pour attiser le désir, souligne Jean-Marie Boisvert, qui relate des études récentes montrant que la satisfaction conjugale des couples dont les partenaires demeuraient dans des villes différentes était plus grande que celle des époux qui vivaient sous le même toit. Rien n'est donc moins vrai que le fameux proverbe «loin des yeux, loin du coeur»! John Wright signale que «le défi est de susciter un certain niveau d'éveil émotionnel sans toutefois induire un état d'inconfort et d'insécurité, qui peut survenir si l'un des partenaires entretient une relation extraconjugale».

Les contraires s'attirent-ils vraiment?

Il est en effet très rafraîchissant et stimulant d'échanger et de partager des activités avec quelqu'un qui pense et agit différemment de nous, affirme Robert Vallerand avant de souligner que les recherches tendent plutôt à démontrer que chez les couples qui se cimentent, les similitudes sont plus grandes que les différences. «Il semble que les contraires s'attirent dans la mesure où ils ne portent pas sur des aspects ou valeurs fondamentales», précise-t-il.

Dans sa pratique, le psychologue Jean-Marie Boisvert de l'Université Laval affirme voir beaucoup de couples qui éprouvent des difficultés à vivre ensemble parce qu'ils ont des opinions différentes. «Si les conjoints sont trop différents, la vie de couple sera très ardue», tranche le psychologue qui croit pour sa part que les semblables s'attirent davantage que les contraires.

Plus nuancé, John Wright confirme qu'effectivement certains individus sont attirés par leur opposé. Une personne soumise tentera de trouver une dominante. Un intellectuel sera attiré par une personne émotive. Un introverti ira vers un extraverti. «Au départ, environ 30 % des gens sont attirés par leur contraire», indique le chercheur avant de préciser que la longévité de ces couples incongrus est toutefois moindre que celle des duos bâtis sur des similarités.

Une certaine compatibilité entre les partenaires est gage de réussite en amour, ajoute Justine Lorange qui, dans le cadre de son doctorat avec le professeur Wright, cherche à recenser les combinaisons de caractères les plus prometteuses. Partant du fait de plus en plus avéré que les mariages les plus heureux sont ceux qui amalgament similarités et différences, l'étudiante tentera d'évaluer au sein de 200 couples l'importance relative de la personnalité des conjoints, de leurs valeurs et du type d'attachement qu'ils privilégient.

«Les opposés peuvent néanmoins arriver à vivre ensemble, mais il doit y avoir une certaine acceptation au sein du couple, poursuit John Wright. La stratégie thérapeutique la plus fréquemment employée auprès de ces couples [antinomiques] vise à aider les partenaires à s'accepter sans nier leurs différences, sans devenir le miroir de l'autre.»

Certaines différences peuvent enrichir le couple, mais si elles sont trop nombreuses, le couple passera 24 heures sur 24 à gérer ses discordances et celles-ci en viendront à coûter cher en énergie, voire trop cher du point de vue émotif, prévient le psychologue. Bien sûr, certaines similarités peuvent aussi devenir problématiques. Deux personnes hyperactives et ambitieuses qui exercent chacune une profession exigeante n'auront pas assez de temps pour s'occuper de l'autre ou de leurs enfants. Deux partenaires pantouflards en viendront peut-être à trouver la vie ennuyeuse.

Fidélité

La femme est-elle vraiment plus fidèle que l'homme, cet éternel chasseur? Par nature, la femme est généralement fidèle, et ce, à deux niveaux, précise John Wright. Elle ne s'attachera qu'à une seule personne et de façon plus durable. Mais on observe énormément de variations selon le pays, la situation sociale et le passé familial de celles-ci.

En effet, depuis la révolution féministe, les femmes disposeraient désormais des mêmes pouvoirs que les hommes, et la plupart du temps, elles sont plus scolarisées qu'eux. Elles jouissent ainsi d'une meilleure situation socioéconomique que leurs partenaires, ce qui fait qu'elles sont beaucoup moins aptes à s'attacher à long terme ou désireuses de le faire, souligne John Wright. Inversement, il y a de plus en plus d'hommes qui, parce qu'ils ont vécu dans des familles recomposées ou ont eu des parents plus transparents sur le plan émotif, sont devenus des hommes «roses», qui misent davantage sur un amour multidimensionnel.

Malgré ces transformations sociales, l'homme demeure-t-il davantage sous l'emprise de l'amour physique que la femme qui elle privilégie avant tout l'amour du coeur? Les études menées dans les années 1970 conduisaient effectivement à cette conclusion, répond Robert Vallerand. Mais des recherches récentes effectuées avec des couples dans la jeune vingtaine indiquent plutôt que les deux aspects sont aussi importants pour les femmes et les hommes.

John Wright souligne pour sa part que les hommes sont plus sensibles aux caractéristiques physiques de l'objet de leur amour que les femmes. Sans complètement négliger le physique, celles-ci sont avant tout attachées à l'intimité affective.

En France, le mythe de l'homme chasseur et dragueur est bien ancré dans les esprits et est même valorisé, tandis qu'au Québec on critique férocement ce trait masculin, souligne John Wright qui a étudié les deux populations.

De même, les grands écarts d'âge entre les partenaires sont beaucoup mieux acceptés en France qu'au Québec. Un homme qui courtise des femmes plus jeunes sera souvent mal vu au Québec alors qu'il sera bien toléré et accepté dans la société française.

Le démon de midi qui portent les hommes au mitan de leur vie à s'intéresser à de très jeunes femmes est une réalité que vivent tout autant les femmes, fait remarquer John Wright. Les femmes âgées aussi fantasment sur les jeunes hommes.

«L'estime de soi des hommes âgés repose énormément sur l'apparence physique et l'aptitude à séduire une jeune femme», explique le chercheur. Par contre, lorsqu'elles atteignent un certain âge, les femmes n'osent plus rêver ou, parfois, elles baignent dans une culture qui n'accepte pas vraiment cette situation.»

Mais une révolution culturelle s'est opérée sur nombre d'hommes modernes qui sont de moins en moins tentés en vieillissant de séduire des jeunes femmes dans le but de se prouver qu'ils sont encore jeunes. Ces hommes considèrent même ce comportement comme primitif et immature et y voient une perte de temps qui fera souffrir tout le monde, souligne M. Wright.

Ces couples formés de conjoints présentant un grand écart d'âge peuvent très bien durer, poursuit-il, du moment qu'ils intègrent la fameuse notion d'acceptation. Chaque conjoint doit y trouver son compte et doit accepter que certains de ses besoins ne seront pas aussi bien satisfaits que si le partenaire était du même âge.