Des sculptures comme monnaie d'échange

Québec — Le Musée national des beaux-arts du Québec accueille, à compter d'aujourd'hui, une saisissante exposition d'art inuit, Quand la parole prend forme. Accla mée d'abord à Paris, à Lyon et à Toulouse, cette exposition est une invitation à la découverte d'un langage artistique aussi beau que déconcertant.

C'est l'acquisition par le musée de l'imposante collection d'art inuit Brousseau au printemps 2005 qui a permis la naissance de cette exposition. On y présente 400 des pièces les plus spectaculaires amassées au fil des ans par le collectionneur Raymond Brousseau.

Raymond Brousseau a vendu une partie de son imposante collection à Hydro-Québec pour la somme de 2,9 millions de dollars. Il a donné l'autre partie au Musée national des beaux-arts. Pour le musée, les 2635 pièces de cette collection constituent la plus imposante acquisition du musée depuis 1933 et sont une excellente monnaie d'échange pour attirer des expositions étrangères.

Au moment des derniers préparatifs avant la grande ouverture, Le Devoir a rencontré ce collectionneur, qui se qualifie lui-même «d'irrécupérable passionné». «L'exposition que l'on présente aujourd'hui est un bilan de l'art inuit des cinquante dernières années, précise Raymond Brousseau. Toutes les régions de l'Arctique, tous les matériaux et tous les grands artistes y sont représentés. En 1971, après la découverte de l'art inuit par le monde à l'Expo 67, le gouvernement canadien avait présenté une grande rétrospective qui avait été vue au British Museum, à l'Hermitage et au Philadelphia Museum of Arts. J'ai suivi toutes les expositions depuis et je pense que Quand la parole prend forme est la suite logique, trente-cinq ans plus tard, de cette magnifique exposition.»

Ceux qui pensent que l'art inuit se réduit à des sculptures naïves représentant des scènes de la vie quotidienne seront étonnés par l'exposition. Dès la première pièce, Rêve de voyage, sculptée par Jolly Aningmiuq, on découvre un art marqué par des paysages de fin du monde et un univers de mythes ayant prise dans le réel.

On comprend vite l'importance symbolique au coeur de cette approche artistique. «L'esprit inuit est très fin, explique Brousseau. C'est un art où le rapport entre la forme et le contenu est extrêmement important. Dans Rêve de voyage, par exemple, on voit un homme chevaucher un caribou en le tenant par les oreilles. C'est complètement impossible! Mais c'est dans cette tension entre contenant et contenu que l'on comprend que c'est un chaman allant à la rencontre des dieux qui est représenté. Il faut prendre le temps de bien saisir le contenu parfois caché pour apprécier ces oeuvres.» À cet effet, les textes particulièrement bien faits de l'audioguide donneront quelques clés de compréhension supplémentaires aux visiteurs.

Malgré le nombre important de pièces présentées, la visite ne donne jamais une impression de surcharge. La scénographie proposée par le musée permet aux spectateurs d'apprécier les oeuvres dans toutes leurs facettes. On y découvre d'ailleurs avec plaisir l'intelligence déployée par les artistes dans l'approche des thèmes exploités. Les oeuvres sont empreintes d'humour — comme ce chasseur à la flèche tordue condamné à manquer sa cible —, mais aussi de sensibilité pour les tragédies qui déchirent les communautés nordiques. Dans Autodestruction, Manasie Akpaliapik aborde magnifiquement le difficile sujet du suicide. De la tête d'un mort, on voit l'âme du décédé s'échapper pour poursuivre sa route vers la réincarnation. Même si elle pose un regard terrible sur ses semblables, cette oeuvre porte tout de même l'espoir du cycle de la vie qui se perpétue.

Quand la parole prend forme a pris le judicieux pari d'aborder les oeuvres sous l'angle des beaux-arts plutôt que de s'engager dans la voie ethnographique qui balise d'ordinaire ce type d'événement muséal.

Dans le catalogue bien documenté qui accompagne l'exposition, Raymond Brousseau s'explique ainsi: «Nous parlons moins d'art inuit pour nous intéresser davantage au travail d'artistes individuels qui sont premièrement des créateurs, deuxièmement des Inuits.» C'est dans cet esprit d'ouverture qu'il faut visiter le musée des plaines d'Abraham, qui présente cette exposition incontournable jusqu'au 7 mai.

Collaborateur du Devoir