Le consulat danois à Beyrouth flambe

La colère suscitée dans le monde musulman par la publication de caricatures du prophète Mahomet dans plusieurs journaux européens a continué de prendre de l'ampleur cette fin de semaine. Des manifestants ont saccagé puis incendié le consulat danois au Liban hier, les ambassades du Danemark et de la Norvège en Syrie ayant subi le même sort samedi.

Plus de 30 000 manifestants musulmans ont pris d'assaut et incendié le consulat danois à Beyrouth, alors que les forces de l'ordre utilisaient des canons à eau pour tenter, en vain, de les disperser. Ils ont aussi mis le feu à des camions de pompiers et ont lancé des pierres contre les policiers tout en scandant: «Il n'est d'autre Dieu qu'Allah, Mahomet est son prophète!»

Des milliers de musulmans en colère, répondant à l'appel d'un groupe inconnu baptisé «Mouvement national pour la défense du prophète Mahomet», ont par la suite défilé dans un quartier chrétien de Beyrouth. Ils s'en sont pris à des commerces, à des maisons et ont lancé des pierres sur une église maronite. Plusieurs craignent justement que cette crise ne dégénère en conflit religieux entre chrétiens et musulmans. Le président libanais Émile Lahoud a d'ailleurs dénoncé la violence et a déclaré que «l'unité nationale devait rester protégée et consolidée».

La majorité parlementaire antisyrienne au Liban a quant à elle montré du doigt la Syrie à la suite de ces émeutes, au cours desquelles une centaine de ressortissants syriens et palestiniens ont été arrêtés, selon le premier ministre libanais, Fouad Siniora. «Plus de la moitié des quelque 200 personnes arrêtées sont des Syriens et des Palestiniens», a-t-il soutenu, ajoutant que ces actes de violence «font partie du plan de déstabilisation dont est victime le Liban depuis plusieurs mois», en référence à la vague d'attentats qui frappe ce pays depuis octobre 2004. M. Siniora a condamné ces violences, soulignant que «cela n'a strictement rien à voir avec l'islam».

Le ministre libanais de l'Intérieur, Hassan al Sabaa, a par ailleurs annoncé sa démission hier après l'incendie du consulat danois de Beyrouth. Il a précisé avoir refusé de donner l'ordre d'ouvrir le feu sur les manifestants, car il ne souhaitait pas être «responsable d'un carnage». Les affrontements entre la police et des manifestants ont fait un mort et une trentaine de blessés.

Des organisations musulmanes modérées sont aussi sorties de leur silence, mais cette fois pour souligner le risque de voir des extrémistes «prendre en otage» cette affaire. La principale autorité religieuse de l'islam sunnite libanais, Mohamed Rachid Kabani, a estimé qu'il fallait faire preuve de prudence en la matière. «Cela a valeur de test pour nous. Que la manifestation de notre condamnation soit conforme aux valeurs de l'islam», a-t-il souligné.

Calmer le jeu

Dans un message adressé au secrétaire général de l'Organisation de la conférence islamique (OCI), Ekmeleddin Ihsanoglu, le ministre danois des Affaires étrangères, Per Stig Moeller, a proposé hier de faire une visite au siège de l'organisation à Djeddah «pour discuter des moyens de calmer la situation», a déclaré un porte-parole à l'Agence France-Presse. Cette proposition a été favorablement accueillie par M. Ihsanoglu.

Le secrétaire général de l'OCI, qui regroupe 57 pays, avait déploré plus tôt les attaques contre les ambassades du Danemark et de la Norvège à Damas, estimant qu'elles portent gravement atteinte à l'image de l'islam. «Des réactions démesurées, qui dépassent les limites d'actes pacifiques et démocratiques [...] sont dangereuses et sapent les efforts de défense de la cause légitime du monde musulman et portent gravement atteinte à la véritable image de l'islam», a prévenu M. Ihsanoglu. Le Danemark a en outre lancé un appel aux dirigeants arabes pour qu'ils calment leurs populations.

Craignant pour leur vie, des dizaines de ressortissants danois et norvégiens ont entre-temps quitté la Syrie hier. Ils ont été conduits à l'aéroport à bord d'autocars escortés par la police syrienne. Samedi, des milliers de personnes ont incendié l'ambassade du Danemark et de Norvège à Damas, sans faire de victimes. Le gouvernement norvégien a d'ailleurs annoncé hier qu'il porterait plainte auprès des Nations unies, pour «violation du droit international». Critiquée pour n'avoir pas protégé les missions danoise et norvégienne, la Syrie a décidé de renforcer son dispositif de sécurité autour des ambassades occidentales à Damas.

Affrontement économique

Outré par les représentations caricaturales de Mahomet, le ministère irakien des Transports a décidé cette fin de semaine de geler tous les contrats passés avec le Danemark et la Norvège. Le président ultraconservateur iranien Mahmoud Ahmadinejad a lui aussi ordonné la rupture des contrats économiques de son pays avec le Danemark et les pays où ont été publiées les caricatures, en plus de rappeler son ambassadeur à Copenhague. Le Pakistan a convoqué les diplomates de plusieurs pays européens pour protester contre ces dessins jugés «blasphématoires». L'ambassadeur d'Arabie saoudite aux États-Unis a de son côté dénoncé les «caricatures horribles».

Alors que des manifestations se tenaient encore hier dans plusieurs pays musulmans, mais aussi à Paris et Bruxelles, l'Union européenne a réitéré qu'elle n'avait pas à présenter d'excuses. «Non, ce n'est pas à l'Europe ou au premier ministre danois de le faire. Nous n'avons pas le pouvoir de faire des excuses au nom de la presse. Ce serait violer le principe même de la liberté de la presse», a déclaré au quotidien italien La Repubblica le commissaire européen à la Justice, Franco Frattini. La ministre suédoise des Affaires étrangères, Laila Freivalds, a évoqué d'autres motifs que les caricatures pour expliquer les débordements. «Tous les pays impliqués ont des problèmes domestiques. La plupart d'entre eux sont des dictatures qui subissent les pressions de la communauté internationale [...] Dans cette situation, il peut être bon pour eux de détourner l'attention de certains problèmes et de la diriger vers autre chose», a-t-elle déclaré.

À Londres, le chef de la diplomatie britannique, Jack Straw, a jugé les manifestations violentes, notamment contre les missions danoises, sont «absolument scandaleuses et totalement injustifiées». Même condamnation de la part de Washington. À Paris, Dominique de Villepin a appelé à la «responsabilité de tous».

Le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, «alarmé» par les mouvements de protestation, a appelé au calme, estimant que «le ressentiment ne pouvait pas justifier la violence». Il a invité les musulmans à «tourner la page», en agissant «dans l'esprit d'une religion réputée pour ses valeurs de miséricorde et de compassion».

Avec AP, AFP et Reuters